Entretien de l’Ambassadeur André Parant au quotidien Echourouk [ar]

1/ Le monde préfère de plus en plus les intérêts économiques aux interventions militaires au moment où la France continue de mobiliser ses troupes près des frontières algériennes, en Libye, au Niger et au Mali ainsi qu’en Egypte. Et la voilà attisant les foules pour attaquer la Syrie. Pourquoi tout ce recours à la force alors que la diplomatie est capable de mettre un terme aux crises partout dans le monde ?

En tant que diplomate, je serais très heureux que la diplomatie seule soit capable de « mettre un terme aux crises partout dans le monde » ! Mais comme vous le savez, la réalité est différente et, face à des régimes brutaux, des éléments de contrainte sont parfois nécessaires pour permettre précisément à la diplomatie d’atteindre ses objectifs. L’histoire nous l’a montré à différentes occasions.

Le cas syrien est de ce point de vue emblématique : une solution politique en Syrie implique que Bachar El Assad comprenne qu’il ne peut l’emporter par les armes. Un régime persuadé de pouvoir gagner militairement n’a aucune raison de s’engager dans un processus de transition politique. Or le régime syrien a jusqu’ici refusé toute solution politique à la crise.

Nous avons quant à nous toujours affirmé que la solution de la crise était politique et nous avons agi en ce sens, tant dans le cadre du groupe des Amis de la Syrie qu’aux Nations Unies. Malheureusement, le conseil de sécurité est resté bloqué depuis plus de deux ans sur ce sujet, du fait des vetos russes et chinois. Nous entendons poursuivre nos efforts en faveur de la transition politique.

2/ Paris a adopté une position contraire à celles de plusieurs Etats concernant l’intervention militaire en Syrie. Quelles sont les raisons qui justifient l’attaque, au moment où on craint la répétition du scénario libyen, sans parler de l’opinion publique française qui s’oppose à une telle action ?

La France a ouvert la voie, depuis le début de la crise syrienne, et entraîné la communauté internationale à sa suite. Nous n’avons pas à rougir d’avoir un temps d’avance quand il s’agit de défendre un peuple qui se fait massacrer. Le principe d’une réaction proportionnée est soutenu par une majorité d’Etats. Tous, sans exclusive, ont condamné l’usage d’armes chimiques. L’UE, mais aussi des pays comme l’Australie, l’Arabie saoudite, la Turquie, les pays du CCEAG ont déjà clairement affiché leur soutien à une réponse ferme. L’Union européenne a fermement condamné le massacre et exigé que les responsables soient tenus comptables de leurs crimes. Nous continuerons à nous concerter sur les perspectives d’action avec nos partenaires européens. La Ligue arabe a appelé par deux fois la communauté internationale à « adopter les mesures de dissuasion nécessaires à l’encontre des responsables de ce crime, dont il est entendu qu’il s’agit du régime syrien ». L’OCI a rejoint cette voix régionale forte pour demander une réaction.

Quant à votre question sur la répétition du scénario libyen, il ne faut pas s’y tromper : la déstabilisation de la région est déjà une réalité du fait du régime syrien. Le régime répand la violence et exporte sa guerre au Liban, avec l’implication du Hezbollah sur le champ de bataille syrien. Les attentats qui ont récemment frappé le Liban, Beyrouth et Tripoli sont une répercussion directe de la crise syrienne. Le régime a violé à plusieurs reprises la souveraineté de la Turquie et du Liban, en se livrant à des actes de violence transfrontaliers. Les flots de réfugiés - ils sont maintenant deux millions - qui trouvent refuge dans les pays voisins viennent peser sur les équilibres de ces Etats. Un quart de la population de la Jordanie ou du Liban est désormais constituée de réfugiés syriens.
Notre action a précisément pour objectif d’éviter une déstabilisation accrue de la région. Laisser faire Bachar El Assad, c’est laisser planer la menace d’autres attaques de ce type non seulement sur la population syrienne, mais aussi sur les pays voisins. Chaque jour qui passe, le président syrien renforce sa capacité de nuisance dans l’ensemble de la région. Il faut l’arrêter.

Bien entendu, si le régime syrien était prêt, comme il le dit, à placer sous contrôle international son programme d’armes chimiques et à le démanteler, cette piste mériterait d’être explorée. C’est la raison pour laquelle la France a proposé au Conseil de sécurité un projet de résolution condamnant le massacre du 21 août commis par le régime syrien, exigeant notamment de ce régime qu’il place son programme d’armes chimiques sous contrôle international et le démantèle, mettant en place un dispositif complet d’inspection et de contrôle, prévoyant des conséquences extrêmement sérieuses en cas de violation par la Syrie de ses obligations, et sanctionnant les auteurs du massacre chimique du 21 août devant la justice pénale internationale.

3/ La France avait affirmé que l’opération militaire au Mali visait l’éradication des organisations terroristes. La chute d’Al Assad n’ouvrirait-elle pas la voie aux groupes armés extrémistes en Syrie ?

Au contraire, c’est en laissant ce massacre sans réponse que nous laissons le champ libre aux extrémistes. Le chaos et le désespoir nourrissent le terrorisme et l’extrémisme, en Syrie comme ailleurs. Le temps joue pour les extrémistes et les ennemis de la paix.
L’avenir de la Syrie, ce n’est pas l’alternative entre Bachar et Jabhat Al-Nousra, entre les blindés et les terroristes. Notre politique est de soutenir et de renforcer l’opposition modérée, conduite par le président Al Jarba, qui a rejeté de la façon la plus claire le terrorisme et l’emploi d’armes chimiques, et qui veut construire une Syrie nouvelle, démocratique et respectueuse des minorités.

Quant à notre intervention au Mali, elle avait été demandée par les Maliens eux-mêmes, puis saluée par la communauté internationale comme un modèle pour consacrer le retour à l’ordre constitutionnel dans un pays menacé par les groupes terroristes. Aujourd’hui, une force des Nations Unies est déployée au Mali et la situation se stabilise petit à petit. Les Maliens ont élu un nouveau président et disposent d’un nouveau gouvernement. Les groupes terroristes du nord du pays ont été affaiblis et la voie est de nouveau ouverte pour une réconciliation entre les différentes communautés.

4/ Ne craignez-vous pas la réaction du régime syrien qui juge avoir le droit légitime de se défendre même s’il était, comme vous dites, en possession d’armes chimiques, qu’il utiliserait contre vous ou contre Israël. Et comment réagirez-vous si l’Iran décidait de se mêler au jeu ?

Il est hors de question pour la France de céder à quelque forme de chantage que ce soit. Ce serait donner carte blanche à Bachar El Assad pour poursuivre sa politique meurtrière et continuer à déstabiliser la région.

5/ Sur un autre sujet, plusieurs Algériens se plaignent toujours des difficultés pour obtenir un visa français. Quels sont les critères nécessaires pour qu’un dossier soit accepté ? Quel est le nombre de visas délivrés cette année et y a t-il des facilitations à l’horizon ?

Plus de 100.000 visas ont été délivrés au premier semestre 2013, ce qui équivaut à une augmentation d’environ 30% en deux ans, en rythme annuel. Le nombre de visas délivrés a crû encore plus rapidement que la demande, qui a augmenté de 40% sur la même période. En outre, nous avons considérablement développé la délivrance de visas de circulation, qui représentent aujourd’hui environ 40% des visas délivrés (50% à Alger, ce qui est un record). C’est donc un effort significatif qui a été entrepris, et que nous allons naturellement poursuivre.

Ceci étant, problématique des visas ne doit pas être envisagée dans un seul sens. C’est une vision très partielle, comme j’ai eu l’occasion de le dire. La question des visas de l’Algérie vers la France, mais aussi de la France vers l’Algérie fait l’objet d’une attention très forte des autorités de nos deux pays, et nous dialoguons constamment sur les moyens de faciliter les échanges, dans les deux sens.

6/ Les relations économiques entre les deux pays profitent souvent à la France et Paris évite toujours de transférer sa technologie à l’Algérie à travers des projets communs… Pourquoi, selon vous, les entreprises françaises désirant investir en Algérie œuvrent à décrocher des projets très importants avec un minimum d’efforts et préfèrent investir dans des secteurs précis tels que les hydrocarbures et les services au lieu de s’aventurer dans des secteurs qui seraient productifs et lucratifs pour les deux parties ? Et est-ce que votre demande d’annuler la règle du 49/51 est toujours d’actualité ?

Votre vision m’apparait bien sévère : les exemples de partenariats entre entreprises françaises et algériennes sont au contraire nombreux. La présence française est ici très diversifiée (alimentaire, industrie, pharmacie), et n’est pas concentrée dans le secteur des hydrocarbures. 450 entreprises françaises sont présentes et contribuent à l’emploi en Algérie, à hauteur de 40.000 emplois directs et 100.000 emplois indirects.

Le transfert de technologies et de compétences est une réalité pour la plupart de ces entreprises car elles disposent d’une main d’œuvre algérienne qualifiée. La France souhaite développer ces partenariats, c’est la raison pour laquelle nous avons organisé un grand Forum de partenariat en mai dernier, dont les résultats sont très prometteurs pour de nouveaux investissements. S’agissant de la règle du 51/49, nous n’avons jamais demandé de l’annuler : elle relève de la pleine souveraineté algérienne et plusieurs investissements importants d’entreprises françaises ont été réalisés selon cette règle (Alstom, Axa, Renault pour n’en citer que quelques-uns).

7/ Notre journal a publié une information selon laquelle la France demandait à l’Algérie de lui rendre 30.000 propriétés immobilières et fait état de malversations concernant des biens d’anciens pied-noir qui auraient été nationalisés. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les informations diffusées à ce sujet sont parfaitement inexactes. Les biens immobiliers en question représentent non pas 30.000 cas mais une soixantaine de cas connus de l’ambassade. Ils n’ont pas été déclarés vacants ni été nationalisés. Ils appartiennent à des personnes qui n’ont jamais quitté l’Algérie et qui en restent les propriétaires légitimes.

S’agissant de l’affaire Janssen que vous évoquez longuement dans votre article, il me paraît important de rappeler que la question de fond sera tranchée prochainement par la justice algérienne et qu’il convient donc de la laisser se prononcer. Nous regrettons les amalgames qui ne peuvent que contribuer à faire obstacle à la résolution de ces cas, qui font l’objet de discussions régulières entre les autorités algériennes et les autorités françaises. Nous encourageons votre journal à vérifier à l’avenir ses informations avant publication.

publié le 19/03/2014

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