Clôture du programme Tahar Djaout 2014 [ar]

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Intervention de S.E. Bernard Emié,
Ambassadeur de France en Algérie
Réception des journalistes algériens
formés en 2014 dans le cadre du programme Tahar Djaout

Mesdames et Messieurs les Directeurs de publication et Rédacteurs en chef,
Mesdames et Messieurs les journalistes, dessinateurs, hommes de l’art,
Mesdames et Messieurs les correspondants de la presse française,
Madame la formatrice Hala Kodmani,
Madame Nadia Djaout,

C’est un grand plaisir pour moi que de vous recevoir ce soir à la Résidence des Oliviers, vous qui avez suivi en 2014 et au tout début de cette année les formations proposées par l’Ambassade de France, et vous, Mesdames les Directrices et Messieurs les Directeurs, qui avez accepté de libérer vos journalistes pour le temps de ces formations – et je sais que ce n’est pas facile.

C’est pour moi une très grande émotion que de vous voir rassemblés ici, si nombreux, quelques semaines après ces terribles attentats qui ont endeuillé mon pays au mois de janvier et dont les premières cibles étaient des journalistes et des dessinateurs.

Comme François Hollande, le Président de la République française, l’a rappelé il y a quelques jours lors de ses vœux au corps diplomatique, je le cite : « Lorsque c’est la liberté qu’on veut assassiner au nom d’une idéologie barbare, notre unité est notre force ». C’est ce qu’ont montré les manifestations du 11 janvier en France, qui ont été d’une ampleur exceptionnelle. C’est ce qu’ont également montré les messages de condoléances qui ont été adressés à la France par les plus hautes autorités algériennes, y compris le Président de la République, et la présence à Paris du ministre des Affaires étrangères M. Ramtane Lamamra, qui nous a beaucoup touchés. C’est ce qu’ont montré enfin les messages que vous-mêmes avez été si nombreux à nous faire parvenir, comme l’ont fait aussi tant d’autres à travers le monde.

C’est aussi pour cela que j’ai souhaité réunir ici, quelques jours après les attentats de Paris, de grands dessinateurs algériens - pour beaucoup présents ce soir, et je les salue chaleureusement. Plusieurs connaissaient leurs confrères assassinés de Charlie Hebdo, et j’ai voulu simplement leur exprimer ma solidarité mais aussi mon admiration pour ce travail et pour leur talent remarquable, alors même que débute à Angoulême, en ce moment, le Festival international de la bande dessinée pour lequel l’Algérie a bénéficié en 2013 d’une invitation officielle et auquel participeront encore cette année plusieurs personnalités algériennes.

Je veux avoir ce soir avec vous une pensée particulière pour deux des victimes des odieux attentats de Paris, deux figures emblématiques de la richesse, de la profondeur, de ce caractère inégalable des relations entre la France et l’Algérie, deux Français, deux Franco-algériens, deux Algériens :

Mustapha Ourrad était journaliste, correcteur à Charlie Hebdo. Fin lettré originaire de Kabylie, il avait obtenu la nationalité française juste quelques semaines avant son assassinat. Il était surnommé le « Baudelaire de Beni Yenni », ou « Mustapha Baudelaire ». Quel plus beau symbole de ce pont que représentent la langue et la culture françaises entre nos deux peuples ?

Le policier Ahmed Merabet était en poste à la brigade VTT du XIème arrondissement de Paris. En lui remettant une décoration à titre posthume, le président de la République a dit, je le cite : « Ahmed Merabet était un policier exemplaire, un homme juste et bon au tempérament pondéré. Français de confession musulmane, d’origine algérienne, Ahmed Merabet savait mieux que quiconque que l’islamisme radical n’a rien à voir avec l’islam. Il a été lâchement assassiné par les terroristes alors qu’il tentait héroïquement de leur barrer la route ».

Et puis je veux avoir aussi une pensée pour notre compatriote Hervé Gourdel, lâchement et cruellement assassiné, dont la dépouille a pu être rapatriée en France lundi, grâce à la remarquable mobilisation des autorités algériennes qui a conduit à la neutralisation de plusieurs membres du groupe terroriste qui l’avait enlevé et à la découverte du corps de notre compatriote.

Mais je souhaite aussi que nous ayons ce soir une pensée particulière pour les 120 journalistes algériens qui ont été assassinés pendant les années noires par la même idéologie barbare, dont les noms figurent ici sur ce kakémono. Ils sont parmi les premiers journalistes à avoir payé de leur vie leur opposition au terrorisme, parmi les plus nombreux martyrs de la liberté d’expression. Cette liberté d’expression à laquelle nous sommes tant attachés, qui a un sens particulier dans notre pays. Tahar Djaout, Rabah Zenati, Abderrahmane Chergou, Mustapha Abada, Saïd Mekbel, et tous les autres, si nombreux, dont les noms restent gravés dans nos mémoires et dans les vôtres. Et, au-delà du monde de la presse, nous penserons aussi à tous les intellectuels, tous les artistes qui ont été les victimes de cette violence, et tout particulièrement au grand chanteur Matoub Lounès, que plusieurs d’entre vous connaissaient personnellement et à qui une dizaine de villes françaises ont depuis rendu hommage en donnant son nom à l’une de leurs rues.

Je comprends les Algériens qui me disent, parfois avec une certaine amertume, quand je les croise : « Quand les journalistes algériens sont morts sous les balles des terroristes, où étaient-ils, ces millions de gens qui ont marché le 11 janvier 2015 ? Qui dans le monde a manifesté sa solidarité ? » Ils ont raison. Nous n’avions sans doute pas alors pleinement pris conscience de ce qu’était la violence terroriste. Ce n’est que progressivement que nous avons compris qu’il s’agissait d’un combat commun, un combat sans frontières contre la barbarie et pour la liberté.

Le temps du repli, de l’isolement, de l’ignorance est terminé. La solidarité internationale qui s’est manifestée à la suite des attentats de Paris l’a montré. S’en prendre à un journaliste, s’en prendre à un dessinateur, quels que soit son pays, sa religion, ses croyances, c’est s’attaquer à la liberté et aux valeurs les plus précieuses de l’humanité. Au lendemain des attentats de Paris, nous avons dit « Nous sommes Charlie », mais nous pouvons, nous devons dire aussi, en mémoire de vos confrères algériens, de ces journalistes assassinés : « Nous sommes Tahar Djaout ».

Lorsque l’ambassade de France a décidé, il y a un peu plus d’un an, Chère Nadia Djaout, de placer le programme de formation organisé à l’attention des journalistes algériens sous la figure tutélaire de votre père, c’était pour exprimer notre solidarité envers l’un des journalistes et des écrivains les plus prometteurs de ce pays, le premier intellectuel fauché en Algérie, à moins de quarante ans, par la barbarie terroriste. Comme Mustapha Ourrad, il avait une maîtrise exceptionnelle de la langue française. Comme le souligne le nom d’une de ses premières nouvelles, « Les insoumis », il était de ceux qui résistent et luttent pour la culture et la liberté.

En ce début d’année 2015, le choix du nom de Tahar Djaout pour ce programme de formation prend une résonance particulièrement forte. Ceux qui ont marché en France le 11 janvier ne l’ont pas fait seulement pour rendre hommage aux 17 victimes des attentats de Paris : ils portaient un message plus universel, un message de paix et de fraternité, ce message que portait aussi Tahar Djaout, dont le 11 janvier était d’ailleurs – comme un signe du destin – le jour anniversaire de la naissance, en 1954.

Certains ont dit « Nous ne sommes pas Charlie ». Certains peut-être ne « sont pas Tahar Djaout ». C’est évidemment leur droit, et c’est aussi cela la liberté d’opinion. Le débat est à la base de la démocratie. Mais – disons-le clairement – rien ne peut justifier l’inacceptable : faire l’apologie du terrorisme, assassiner un journaliste ou brûler le drapeau français dans les rues d’Alger.

Il ne faut pas se tromper de combat. Comme le Président de la République l’a très clairement énoncé, il ne s’agit pas d’une guerre contre une religion, mais d’une guerre contre la haine. Les attentats qui ont été commis à Paris sont une insulte à l’islam et les musulmans sont les premières victimes du terrorisme. C’est parce que les autorités françaises en sont pleinement conscientes que le Premier ministre français Manuel Valls a annoncé le 12 janvier une mobilisation sans précédent des forces de sécurité françaises pour protéger en France non seulement les journaux, les rédactions, les journalistes les plus menacés, mais aussi toutes les institutions qui peuvent faire l’objet d’une attaque comme les établissements confessionnels, les mosquées comme les synagogues. Un préfet chargé de la coordination de la protection des lieux à caractère religieux sur l’ensemble du territoire français a été nommé par le ministre de l’Intérieur.

Mais pour défendre la liberté d’expression, pour faire barrage au terrorisme, la culture, l’éducation, la formation sont les meilleures armes. C’est pourquoi la France, sur son territoire mais aussi dans ses programmes de coopération internationaux, mise plus que jamais sur la formation.

Cette année encore, plus de 100 journalistes algériens, francophones et arabophones, travaillant dans la presse écrite, la presse électronique, mais aussi pour la radio et la télévision, ont été formés dans le cadre des différentes sessions organisées par la France. Cela n’aurait pu se faire sans un partenariat très solide avec deux écoles de journalisme françaises de premier plan, le CFPJ et l’ESJ, et avec de grands médias algériens parmi lesquels je citerai l’APS, la radio algérienne, sans oublier le soutien de l’opérateur français CFI à la formation destinée à la presse électronique algérienne.

La dernière de ces sessions de formation débutées en 2014 s’est terminée aujourd’hui, et était consacrée au journalisme politique. Elle était animée par Mme Hala Kodmani, journaliste française de premier plan, lauréate en 2013 du prix de l’association de la presse diplomatique française, qui est parmi nous ce soir et que je veux vraiment en notre nom à tous remercier fortement. Cette formation a été accueillie chaleureusement par le magazine Dziriet, qui a mis ses locaux à la disposition des stagiaires et dont je salue le Directeur général M. Naïm Soltani.

Mais avant de remettre leurs diplômes aux stagiaires formés cette semaine, je tiens à vous présenter, en cette fin de mois de janvier et tant qu’il en est encore temps, mes meilleurs vœux pour l’année 2015. Je forme l’espoir que nous soyons capables, après les événements dramatiques qui nous ont frappés, de faire triompher, en France et en Algérie, nos idéaux de liberté, d’unité, de solidarité, pour pouvoir affronter, main dans la main, les défis communs auxquels nous sommes plus que jamais confrontés.

Je vous souhaite à toutes et tous, à vos familles, à vos proches, à vos projets, une très belle année 2015, et je souhaite que la liberté d’expression et la liberté de la presse puisse s’épanouir dans votre pays, comme partout dans le monde, car il n’y a sans doute rien de plus important que de vivre avec une presse libre et une expression libre.

Je vous remercie.

(discours suivi de la remise solennelle des diplômes)

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publié le 02/03/2015

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