Ouverture du forum « Renouveaux du monde arabe » à l’IMA (Jeudi 15 janvier 2015)

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Mesdames, Messieurs les ministres,

Mesdames, Messieurs les parlementaires,

Mesdames, Messieurs les ambassadeurs,

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Je tenais à inaugurer, si je puis dire, introduire à tout le moins, le premier forum international du monde arabe. D’abord parce que c’est à l’IMA et que je suis attaché à cette institution, au point d’y revenir régulièrement, mais surtout parce que cette initiative dans les circonstances éprouvantes que nous connaissons vient, si je puis dire, à point nommé.

L’Institut du monde arabe est connu et reconnu, notamment depuis que Jack LANG en a pris la responsabilité, pour être un lieu éminemment culturel. Il s’est ici produit de grands événements. Je pense notamment à l’exposition sur le pèlerinage mais aussi et encore en ce moment sur les magnifiques œuvres qui sont présentées venant du Maroc. Mais jamais l’Institut du monde arabe n’avait entrepris une aventure intellectuelle de cette dimension permettant de comprendre ce que le monde arabe pouvait porter de tension et de crise mais aussi de renouveau et d’espérance.

C’est tout le sens de ce que nous avons nous-mêmes à faire. Favoriser l’émergence de sociétés civiles exigeantes, régler les conflits qui traversent le monde arabe et faire en sorte que nous puissions nouer, France, Europe et monde arabe, les deux rives de la Méditerranée, une union qui ne serait pas simplement de cœur ou de raison mais une véritable union économique, politique, culturelle.

A l’heure où le fanatisme et le terrorisme frappent en Afrique, au Moyen Orient, , sur le sol français et menacent partout dans le monde, il y a aussi nécessité de voir ce que sont les forces au sein du monde arabe qui créent, qui innovent, qui travaillent à la construction d’un monde meilleur.

Les drames et les épreuves peuvent avoir deux conséquences sur les peuples : soit les terrasser, les humilier, les soumettre ; soit au contraire les réveiller, les élever, les porter au plus haut de ce qu’est leur message. C’est vrai pour la France qui a été capable ces derniers jours de se réunir, de se rassembler. Non pas dans un réflexe de peur qui ne lui aurait pas ressemblé, mais dans un mouvement de solidarité, d’unité et de confiance dans ses valeurs. C’est vrai également pour le monde arabe qui vit des heures difficiles, sombres, et qui en même temps est capable aussi de se mettre en mouvement pour faire que ses forces - et elles sont nombreuses, économiques, politiques, culturelles-, puissent terrasser d’autres forces qui veulent diviser, écarter, séparer.

Face à la terreur, nous sommes donc unis. C’est ce message qu’une jeune Syrienne Zaina ERHAIM a posté sur les réseaux sociaux avec une photo qui a été largement diffusée. Cette jeune Syrienne, elle était dans les décombres d’Alep, au milieu des ruines, et elle brandissait ce panneau “Je suis Charlieˮ pour dire non à toutes les barbaries. Quel plus beau symbole, dans ce lieu de désolation, Alep en Syrie, où la guerre frappe depuis trop longtemps ? Quel plus beau symbole que de marquer cette solidarité dans le malheur et cette résistance qu’elle exprimait pour faire lever l’espérance ? Voilà ce qui nous unit.

C’est aussi le message que tant d’amis arabes nous ont adressé ces derniers jours, soit directement en venant à la marche du 10 janvier, soit de mille façons à travers les soutiens qui se sont multipliés. Je veux les remercier du fond du cœur car leur présence était non seulement utile mais nécessaire. Elle marquait là aussi un commun attachement à ce qui doit nous faire avancer et c’était l’expression d’une solidarité, d’une conscience commune que de part et d’autre de la Méditerranée nous avions une forme de destin que nous devons partager.

C’est le sens de votre initiative.

Comment faire pour que grandisse, prospère tout ce qui unit l’Europe et le monde arabe ? Nous devons pour y parvenir être clairs entre nous, lucides. L’islamisme radical s’est nourri de toutes les contradictions, de toutes les influences, de toutes les misères, de toutes les inégalités, de tous les conflits non réglés depuis trop longtemps. Et ce sont les musulmans qui sont les premières victimes du fanatisme, du fondamentalisme et de l’intolérance. Nous devons rappeler, et chaque fois je l’ai fait, partout où je me suis déplacé dans le monde arabe, que l’islam est compatible avec la démocratie, que nous devons refuser les amalgames et les confusions et d’abord en France.

Les Français de confession musulmane ont les mêmes droits, les mêmes devoirs que tous les citoyens. Ils doivent être protégés. La laïcité y concourt car elle respecte toutes les religions. L’école de la République est également un lieu de lumière et donc de connaissances, de savoirs. L’histoire y est enseignée, ce qui veut dire l’histoire des religions, pour savoir d’où nous venons et ce que ces religions portent comme espérances communes.

Mais également la nécessité de faire que chaque enfant devenant adulte puisse forger sa conscience et devenir un citoyen libre, tel est le sens de l’école de la République.

Nous devons aussi faire comprendre que l’ordre républicain doit être exercé fermement face à ceux qui s’en prennent aux lieux de culte, à tous les lieux de culte, synagogue, mosquée, église et que nous devons poursuivre tous les actes qui mettent en cause une religion. Les actes antimusulmans comme l’antisémitisme doivent être dénoncés et punis sévèrement.

J’ai voulu que l’antisémitisme et le racisme puissent être combattus avec fermeté, avec exigence, et que cette lutte soit érigée en grande cause nationale. Je le fais parce que c’est mon devoir de chef de l’Etat, je le fais parce que c’est aussi une grande obligation pour la France qui doit montrer l’exemple. La France est attachée à un idéal de liberté, de vie en commun, d’unité. Elle se veut toujours une référence ou un exemple. Alors rien ne doit être toléré.

La France s’est formée, s’est constituée à travers des mouvements de population, des flux d’immigration. Elle s’est constituée avec la diversité. Nombre de mes compatriotes ont des attaches dans le monde arabe, venues d’Afrique du Nord, du Proche Orient. Ils peuvent être musulmans, juifs, chrétiens. Ils peuvent être croyants ou non croyants, mais ils ont un lien avec le monde arabe et ils ont contribué, génération après génération, à l’histoire de la France.

Les conflits qui peuvent exister, qui existent parfois depuis trop longtemps au Proche et au Moyen-Orient, n’ont pas leur place ici. Ils ne peuvent pas être importés. C’est la raison pour laquelle la France est à l’initiative pour les régler et prendre ses responsabilités le cas échéant. Les liens que nous avons pu constituer entre la France et le Moyen-Orient, l’Afrique, le Maghreb, font que nous sommes solidaires, que les enjeux de sécurité, que les enjeux de prospérité, que les enjeux de liberté nous concernent tous.

Je suis conscient de la gravité des crises que l’Afrique et le Moyen-Orient connaissent. Dois-je les rappeler toutes ici ? Libye, Somalie, Irak, Syrie, Yémen et tant d’autres, sans oublier le conflit israélo-palestinien toujours dans une impasse. Ce sont les populations civiles qui sont victimes toujours. Ce sont les femmes et les enfants d’abord et puis ensuite les autres, c’est-à-dire l’humanité sans distinction. Des crimes sont commis, des crimes horribles, des crimes atroces. Avec les réseaux sociaux, ces images circulent et un certain nombre finissent par s’habituer à l’horreur et aussi par s’en inspirer, jusqu’à la provoquer eux-mêmes.

Telle est la menace. Elle est grave. Des groupes terroristes profitent du chaos pour menacer la sécurité du monde. C’est la raison pour laquelle la France est consciente que ces menaces peuvent venir jusqu’ici. Nous en avons, ces derniers jours, éprouvé la réalité. Elle est consciente aussi que nous devons régler les grandes questions qui provoquent ce désordre et cette terreur. Nous avons un devoir de solidarité aussi avec les peuples, les peuples arabes.

Pour être à la hauteur, il convient d’avoir des initiatives politiques – nous les prenons – et d’agir aussi avec la force, ce que nous avons fait au Mali, ce que nous faisons encore au Sahel avec l’opération Barkhane. Nous avons également décidé d’agir en Irak parce qu’il nous paraissait nécessaire de porter un coup d’arrêt à Daech, ce groupe terroriste. Mais nous avons aussi d’autres initiatives à prendre. Nous faisons ces choix parce que c’est notre devoir de solidarité, mais aussi pour assurer notre propre sécurité.

Les Européens savent bien que si ces conflits durent, ce sont des milliers pour ne pas dire des millions de réfugiés qui vont venir jusqu’ici en Europe pour être protégés ; c’est le désordre économique qui va affecter la croissance et pour longtemps ; c’est également un risque pour la sécurité. Nos sorts sont donc scellés.

C’est la terrible leçon que j’ai tirée de la tragédie syrienne. A force de ne pas être traitée, c’est la force qui s’est imposée. C’est pourquoi, maintenant, il y a cette situation particulièrement horrible qui fait qu’il y a, à la fois, un régime qui continue à punir sa population et un groupe terroriste qui s’est installé comme son opposition, alors même que nous connaissons les liens entre les deux systèmes.

Terrible leçon de la tragédie syrienne, quand la communauté internationale tarde trop à faire ses choix, à prendre ses décisions ! Terrible tragédie syrienne, quand on regarde le nombre de personnes déplacées, réfugiées avec le fardeau que cela peut représenter pour le Liban, pour la Jordanie, pour la Turquie. Terrible leçon de la tragédie syrienne, quand on voit qu’elle s’est finalement répandue dans beaucoup de pays et pas simplement les pays voisins… Je pense notamment au Nigéria ou au Cameroun, avec Boko Haram.

La sécurité est donc nécessaire aux peuples arabes pour qu’ils accomplissent le renouveau que vous appelez. Ce renouveau est là aussi. C’est ce que votre initiative, votre réunion, va démontrer. Toutes les conditions sont réunies pour que le monde arabe continue à rayonner et puisse également prospérer. Renouveau porté par la jeunesse, renouveau porté par les femmes qui, victimes plus que d’autres encore des conflits, sont aussi celles qui se battent, qui se battent même physiquement, pour faire entendre la voix de l’Humanité. Renouveau porté par les entrepreneurs nombreux – et je sais qu’il y en a ici beaucoup – parce que c’est l’économie qui peut aussi permettre de donner un horizon, une perspective, une vision. Renouveau porté par les créateurs et par les artistes qui démontrent – et l’Institut du monde arabe en a fait là encore l’illustration – la qualité, la créativité, le prestige, le rayonnement, de ce qu’est le monde arabe.

Et puis il y a aussi le renouveau démocratique, quand un pays comme la Tunisie arrive, avec sa révolution, à faire que la transition s’accomplisse jusqu’au bout. Le monde arabe est en pleine mutation. Certes, ces printemps n’ont pas forcément tous prospéré, c’est le moins qu’on puisse dire. Certes, des crises, des turbulences, des incertitudes peuvent durer ? Certes, il y a ces risques, mais il y a aussi ces nouvelles opportunités.

Je pense que ces transitions qui s’opèrent prendront du temps. C’est là que nous devons faire nos choix. Il y a deux attitudes : laisser le temps faire ou défaire, ou, au contraire, considérer qu’il y a des moments, des épreuves, des situations, où c’est nous qui maîtrisons le temps, c’est nous qui imposons le rythme, c’est nous qui fixons l’agenda. Je pense que le temps de la renaissance, du renouveau, est venu. Cela ne vaut pas simplement pour le monde arabe. Cela vaut aussi pour l’Europe et l’ensemble du monde.

Renaissance, c’est un mot qui vient de loin, de l’histoire de l’Europe, mais aussi de l’histoire arabe. La renaissance au 19ème siècle, c’est la Nahda qui a permis au monde arabe d’engager un puissant mouvement de réformes politiques, économiques, de faire émerger de nouvelles élites en prise avec la réalité du monde. Aujourd’hui, la renaissance est là. Elle est possible, si nous savons comprendre la diversité des sociétés, utiliser toutes les capacités des pays concernés, si nous avons la volonté de créer, d’apprendre, de transmettre, d’échanger, et surtout de contribuer ensemble à une vie politique, culturelle, économique et sociale.

C’est cette volonté que vous incarnez. Vous êtes des penseurs et des acteurs des renouveaux du monde arabe, du Golfe à l’océan, dans toute sa diversité. Il y a parmi vous des hommes et des femmes politiques. Il en faut, c’est nécessaire, lorsque des décisions peuvent être majeures dans le destin des peuples. Il y a ici des hommes et des femmes de culture, des chefs d’entreprise, des militants associatifs, des enseignants, mais aussi des élèves, des étudiants, des artistes. Dans tous vos domaines, vous faites la démonstration que ces changements profonds sont à l’œuvre dans le monde arabe.

Vous allez parler de la construction des villes du futur, enjeu très important. L’urbanisation va être pour les pays émergents une véritable interrogation : comment construire les villes, comment les faire à l’image de l’histoire, de la tradition et, en même temps, les doter de la modernité indispensable ? Vous allez parler des énergies renouvelables, vous allez parler de la révolution numérique, de ce qu’elle peut donner au monde arabe. Vous allez parler de la participation des femmes à la vie publique, des investissements, de l’innovation économique. Vous allez parler de tout ce qui peut permettre, justement, de faire que face à la crise, face aux guerres, face aux conflits, le monde arabe soit une réponse, et non pas un problème.

Aujourd’hui les Arabes sont 400 millions. 60 % d’entre eux ont moins de 25 ans, voilà aussi un enjeu que nous devons relever ! La France veut construire l’avenir avec les populations de vos pays. C’est le sens des multiples coopérations qu’elle développe. Dans le domaine politique, la France a cette singularité d’être capable de parler à tous, pour exprimer le même langage, pour dire la même vérité et pour favoriser le dialogue et la résolution des conflits, c’est-à-dire la paix.

La France, je l’ai dit, est capable de s’engager chaque fois que c’est nécessaire. La France aussi prend des initiatives pour la jeunesse en matière d’enseignement supérieur et de formation professionnelle. Je fais en sorte que toutes les contraintes, toutes les restrictions qui s’étaient accumulées pour faire venir des étudiants venant du monde arabe puissent être progressivement levées, malgré le contexte que nous connaissons.

Je ne voudrais pas que ce contexte empêche le développement des échanges économiques, culturels et universitaires. Nous devons aussi bâtir un ensemble économique, mobiliser l’ensemble de ce que nous portons, de ressources naturelles, de technologies, de compétences et également de capitaux pour que nous puissions investir au bénéfice des populations. La France proposera à ses partenaires européens de nouvelles orientations pour la coopération entre les deux rives de la Méditerranée, celle que les Arabes appellent très justement, la mer du milieu.

Une mer où aujourd’hui, hélas, nous relevons sur des embarcations précaires trop de morts, ces réfugiés. La Méditerranée ne doit pas être une mer du malheur mais une mer de la prospérité et c’est ce que les Européens doivent faire avec les pays arabes. Comment le faire ? Utiliser davantage les institutions qui existent, l’Union pour la Méditerranée, le groupe 5 + 5 qui est sans doute un outil précieux avec le Maghreb, et puis créer cet espace de sécurité, de développement et de solidarité autour de la Méditerranée. C’est pourquoi la France, lorsqu’elle assumera la présidence de ce groupe 5 + 5, prendra de nouvelles initiatives pour la Méditerranée occidentale.

Mesdames et messieurs, la France elle est à la fois consciente des menaces et des chances. Les menaces, ce sont celles que nous connaissons, celles qui peuvent nous diviser, nous partager, nous séparer, nous opposer. C’est ce que veulent les terroristes, les fondamentalistes, les fanatiques. Et puis il y a les chances et les opportunités. Il y a ces liens que nous avons pu tisser à travers les siècles passés et les liens que nous avons ensemble confortés à travers nos échanges.

Je veux que votre initiative, que je salue une nouvelle fois, puisse permettre de donner une espérance dans ce moment de doute, d’incertitude, d’interrogation, puisse être aussi l’occasion de m’adresser comme je l’ai fait aux peuples arabes qui eux-mêmes nous regardent, en leur disant que la France est un pays ami. Mais la France est un pays qui a des règles, qui a des principes et qui a des valeurs. Parmi ces valeurs, il y en a une qui n’est pas négociable, qui ne le sera jamais : c’est la liberté, c’est la démocratie.

En même temps je veux, m’adressant à vous, que ceux qui vivent en France puissent se savoir unis, protégés, respectés comme eux-mêmes doivent respecter la République. Je voulais être parmi vous parce que je sais que ce que vous allez faire aujourd’hui permet de lever une espérance sur ce que nous sommes capables de faire ensemble. Il y a toujours une responsabilité des créateurs, des intellectuels, ceux qui se prétendent en avance sur les autres, de montrer la voie, de définir des orientations. C’est ce que j’attends de vous.

Et puis, il y a la responsabilité des politiques qui, dans ces moments, doivent garder sang-froid, lucidité et en même temps proposer des solutions nouvelles, ce que je ferai au plan international encore dans les prochaines semaines. Prendre des initiatives, favoriser la sécurité et la paix, faire que nos liens avec le monde arabe puissent être autant d’atouts, pour que les peuples puissent avoir le sentiment, la conviction qu’ils ne sont pas laissés à eux-mêmes et qu’ils appartiennent à un monde solidaire, à ce qu’on appelle la seule communauté qui vaille, la communauté internationale. Merci.

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publié le 18/01/2015

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