Interview du Président du Sénat Gérard Larcher à l’APS [ar]

Interview du Président du Sénat, Gérard Larcher à l’APS
Publiée le dimanche 6 septembre

Vous effectuez une visite de travail en Algérie dans un contexte marqué par une intensité de la coopération bilatérale entre Alger et Paris. Quels seront les axes de discussions que vous allez aborder avec la partie algérienne ?

Je suis très heureux de revenir en Algérie. J’avais déjà eu le plaisir m’y rendre en 2013, dans le cadre d’une mission d’information du Sénat sur le Sahel, avec M. Jean-Pierre Chevènement, qui m’accompagnera également lors de ce déplacement. La dernière visite d’un Président du Sénat en Algérie remonte à 1999, il y a près de 16 ans. C’est beaucoup trop long ! Il m’a paru essentiel de répondre rapidement à l’invitation de mon homologue, M. Abdelkader Bensalah, Président du Conseil de la Nation, que je remercie chaleureusement. L’Algérie sera mon premier déplacement, dans le cadre de mon nouveau mandat de Président du Sénat, au sud de la Méditerranée.

Notre relation bilatérale connaît effectivement une dynamique d’approfondissement très forte, et je m’en réjouis. Beaucoup a été entrepris pour rapprocher nos deux pays, définir les contours d’un projet ambitieux et construire un partenariat d’exception. J’ai tenu à manifester l’importance que l’ensemble des institutions françaises, mais également toutes les sensibilités politiques, accordent à ce partenariat avec l’Algérie.

Dans ce contexte porteur, les sujets à l’ordre du jour ne manqueront pas. Nos deux pays sont confrontés à bien des défis communs : je pense au terrorisme, qui fait des victimes partout. C’est parce que nos deux pays luttent courageusement et avec détermination contre les terroristes qu’ils en constituent aussi la cible. Je pense à la coopération exceptionnelle que nos deux pays ont su nouer pour contribuer à la stabilité dans la zone sahélienne. J’aurai à cœur de remercier les autorités algériennes pour le rôle déterminant qu’elles jouent dans la résolution de la crise malienne, et pour essayer de faire émerger des solutions en Libye. Nos deux pays se retrouvent aussi dans une même solidarité avec la Tunisie : nous devons tout faire pour répondre aux attentes de ce pays. J’ai eu l’occasion de m’en entretenir à plusieurs reprises avec le gouvernement français.

La question des migrants en Méditerranée ne manquera pas non plus d’être abordée. Les conflits qui agitent le monde, auxquels s’ajoute la pauvreté de nombreux pays d’Afrique, ont entraîné la grave crise migratoire à laquelle l’Europe doit faire face au premier chef, mais qui n’est pas sans affecter les pays voisins, y compris l’Algérie. Nous devons explorer les moyens de mieux associer l’Algérie à la résolution de cette situation dramatique.

Dans le domaine culturel, je me réjouis que la France ait été désignée comme pays invité d’honneur de la 20ème édition du Salon international du livre d’Alger. C’est une décision politique exceptionnelle qui représente un enjeu majeur pour notre relation bilatérale. Nous devrons être à la hauteur de ce rendez-vous.

Enfin, le partenariat économique entre la France et l’Algérie constituera également un axe essentiel de discussions. Je rappellerai la disponibilité de mon pays à accompagner l’Algérie dans son développement et sa diversification économique, en poursuivant la dynamique de coproduction et d’investissement de long terme que nous avons engagée et qui permettra de créer de la richesse et de l’emploi dans nos deux pays. Assemblée des territoires, le Sénat veillera à ce que les collectivités territoriales françaises prennent toute leur place dans cette dynamique.

Comment évaluez-vous, Monsieur le président, la coopération interparlementaire et quelles sont les perspectives du dialogue permanent entre l’Algérie et la France, notamment sur les questions régionale et internationale ? Comment les parlements des deux pays peuvent-ils contribuer à renforcer leur coopération en particulier sur les plans politique et économique dans l’optique d’instaurer des relations d’affaires "gagnant-gagnant" ?

Les parlements ont un rôle essentiel à jouer dans le développement de nos relations bilatérales. Les liens entre le Sénat et le Conseil de la Nation ont toujours été étroits, comme le montrent les nombreuses visites de sénateurs français en Algérie. Ainsi, en avril 2015, M. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, Président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a effectué une visite en Algérie. Visite suivie par celle de M. Alain Néri, Président du Groupe d’amitié « France-Algérie » du Sénat qui faisait partie de la délégation du Président de la République lors de sa venue à Alger, le 15 juin dernier. Je ne mentionne que les contacts de haut niveau les plus récents.

Il est important de renforcer encore ces liens. Un accord de coopération entre le Conseil de la Nation et le Sénat français est à l’étude. J’espère que nous pourrons le parapher au cours de cette visite. Cet accord permettra à nos deux Assemblées de se réunir sur une base régulière, dans le cadre d’un Forum de haut niveau, afin de débattre et d’échanger sur les sujets nombreux qui intéressent nos relations bilatérales. Figurez-vous qu’un tel accord constituerait une première : il n’y en a jamais eu entre le Conseil de la Nation et le Sénat !

Le Sénat et le Conseil de la Nation sont des rouages essentiels du fonctionnement de nos institutions politiques respectives. Ils complètent l’intense dialogue politique animé par les responsables gouvernementaux de nos deux pays : c’est le propre de la diplomatie parlementaire. Accompagner, compléter, enrichir, susciter parfois, être à l’initiative, mais en rien se substituer aux exécutifs.

Des pas importants ont été tranchés ces dernières années concernant la question mémorielle entre les deux pays. L’hommage de la France aux victimes du colonialisme et la reconnaissance des souffrances infligées par ce colonialisme sont-ils un prélude à une reconnaissance officielle des massacres commis par la France coloniale en Algérie ?

Le Président de la République a eu l’occasion d’indiquer, devant les deux assemblées du Parlement algérien, en décembre 2012, que la relation entre nos deux pays devait reposer sur un socle, celui de la franchise et de la vérité sur un passé douloureux.

C’est sur cette base que nous pouvons avancer et nous tourner de manière déterminée vers l’avenir. C’est la bonne approche et c’est celle qui permet à nos deux pays de travailler ensemble avec sérénité et respect, dans un climat apaisé. Des gestes significatifs ont déjà été accomplis, notamment lors de la visite de M. Todeschini, Secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants et ancien sénateur.
La mémoire est un sujet important qu’il faut continuer à aborder sans tabou, laissant aux historiens le soin d’écrire l’histoire. Nous évoquons les drames qui nous ont opposés mais pas suffisamment notre histoire commune, qui s’est écrite sur les champs de bataille de la Grande Guerre et dans les rangs de la France Libre.

Cette histoire nous rassemble et participe à la construction d’un avenir en partage. Je suis convaincu, parce que c’est le sens de l’Histoire, que tôt ou tard l’Algérie et la France réussiront ensemble ce que symboliquement, à travers un manuel d’histoire, l’Allemagne et la France ont pu réaliser : une lecture de leur histoire partagée, équilibrée, respectueuse de tous, pour les générations les plus jeunes.

La question de l’indemnisation des victimes algériennes des essais nucléaires français dans le sud algérien est chaque fois soulevée par les populations sahariennes qui considèrent que la loi dite « Morin » relative à l’indemnisation des victimes, adoptée par le parlement français, était limitée pour les victimes algériennes. Peut-on parler d’insuffisances dans la loi elle-même ou dans son application ? D’autant plus que le président François Hollande avait déclaré à plusieurs reprises que celle-ci "doit être appliquée pleinement".

Les conséquences de ces essais nucléaires sont pleinement assumées et prises en compte par l’Etat français qui agit en toute transparence. Tout est mis en œuvre pour que les victimes ou leurs ayants droit puissent faire valoir tous leurs droits, conformément au dispositif de reconnaissance et d’indemnisation mis en place par la loi du 5 janvier 2010. Les demandes d’indemnisation présentées par les ressortissants algériens sont examinées dans ce cadre qui n’établit, bien entendu, aucune discrimination entre demandeurs français ou algériens. Je sais que le gouvernement français dialogue régulièrement avec les autorités algériennes sur ce sujet, afin notamment de permettre une meilleure information du public algérien et de faciliter la présentation de dossiers par les victimes algériennes ou leurs ayants droit.

Le terrorisme constitue une menace majeure pour l’Algérie, la France ainsi que pour l’ensemble de la communauté internationale. Selon vous, quels sont les secteurs de coopération à développer et à renforcer entre les deux pays, dans le cadre de la lutte contre ce phénomène transnational ? Comment le Sénat français peut-il contribuer à la réussite des efforts de l’Algérie visant à trouver des solutions aux crises dans certains pays en particulier au Mali et en Libye ?

Vous avez raison de souligner que le terrorisme ne connaît aucune frontière. Notre communauté nationale a vécu un choc considérable au début du mois de janvier avec une série d’attentats, dont celui en particulier de Charlie Hebdo. Elle a évité de justesse, récemment encore, un véritable carnage. C’était dans le train Amsterdam/Paris le 21 août dernier. L’Algérie a elle-même payé un très lourd tribut au terrorisme.

Le terrorisme appelle une réponse ferme et coordonnée des différents pays engagés dans cette lutte. C’est notamment le cas au Sahel, où les forces françaises sont directement engagées. La coopération entre tous les pays de la zone est un facteur indispensable de réussite et doit continuer à se renforcer.

Je veux ici, à nouveau, saluer la mobilisation exemplaire de l’Algérie pour lutter contre ce fléau et réitérer en particulier la profonde reconnaissance de la France pour les efforts déployés par nos amis algériens après le lâche assassinat, en septembre 2014, de notre compatriote Hervé Gourdel. Je voudrais également adresser mes condoléances aux autorités algériennes pour les victimes de l’attaque terroriste qui a frappé l’armée dans la région d’Ain Defla, en juillet dernier.

En ce qui concerne le Mali, l’Algérie a joué un rôle remarquable pour permettre la signature de l’accord de paix et de réconciliation en juin dernier. C’est une avancée majeure. Il convient maintenant que toutes les parties continuent à unir leurs efforts pour réussir la mise en œuvre des engagements pris et surmonter les difficultés qui peuvent apparaître.

En Libye, il n’y a pas d’autre choix que de renouer le dialogue entre les Libyens et de favoriser le rétablissement de la sécurité, à travers un gouvernement d’union nationale qui rassemble ceux qui combattent les terroristes. C’est le sens des efforts du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, M. Bernardino Leon. Il faut avancer dans ce processus qui est le seul à même de sortir le pays de l’impasse.
Sur ces sujets sensibles, les parlementaires de nos deux pays doivent pouvoir combiner leurs efforts pour faire entendre, partout où ils en ont la possibilité, une voix commune.

publié le 30/09/2015

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