Intervention de l’Ambassadeur de France à l’université de Tlemcen [ar]

Intervention de S.E. Bernard Emié Ambassadeur de France en Algérie

Université de TLEMCEN
mardi 3 février 2015


Monsieur le Recteur,
Monsieur le Consul général de France à Oran
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Monsieur le Directeur de l’Institut français de Tlemcen,
Mesdames et Messieurs les Etudiants,
Mesdames et Messieurs,

C’est un très grand honneur pour moi de m’adresser à vous dans cette prestigieuse université de Tlemcen un peu plus de deux ans après le choix fait par François Hollande, président de la République française, de venir dans cette ville, pour accepter l’honneur qui lui fut fait d’être nommé docteur honoris causa de cette université. C’est un honneur et un plaisir de pouvoir ainsi découvrir une région stratégique et d’être présent dans cette ville multiséculaire dont les racines plongent au plus profond de l’histoire de l’Algérie. Cette ville qui a donné à votre pays tant de grandes personnalités de l’histoire de la lutte pour l’indépendance ou de la culture de l’Algérie. Cette ville aussi qui est très chère au président de la République algérienne, le Président Bouteflika. Et nous lui accordons une place très particulière avec une présence culturelle française marquée par un Institut culturel français très actif.

Tlemcen fut en effet la capitale pendant trois siècles de la grande dynastie zianide, qui a marqué le destin algérien, et dont la mosquée d’Alger demeure le plus beau des symboles. Tlemcen, centre intellectuel et culturel qui a été il y a quatre ans capitale de la culture islamique. L’Algérie avait alors associé la France à cet événement parce que c’était la place de la France, parce que notre pays reconnait le rôle éminent qu’occupent les cultures d’Islam dans le patrimoine commun de l’humanité.

Il était très important pour moi pour cette huitième visite en province que j’effectue depuis mon arrivée en Algérie en septembre 2014, de rencontrer des étudiants et de venir échanger avec ceux qui inventeront l’avenir pour eux-mêmes comme pour nos relations. Je souhaite pouvoir, après ces propos introductifs, répondre à vos questions et avoir l’échange le plus ouvert avec vous. C’est pour cela que je n’ai pas choisi une thématique particulière pour cette intervention mais plutôt de m’exprimer sur l’actualité qui nous entoure au lendemain des terribles attentats qui ont endeuillé la France du 7 au 9 janvier derniers, mais également évoquer les perspectives de nos relations bilatérales si majeures pour l’un comme pour l’autre car la France a besoin de l’Algérie comme l’Algérie a besoin de la France.

L’attentat qui visait le journal Charlie Hebdo et les différentes violences qui ont eu lieu dans les jours qui ont suivi ont frappé la France au cœur, mais elles n’ont pas seulement touché la France. Car c’est bien la liberté d’expression, message universel porté par la République française, que l’on a voulu abattre. On peut ne pas être d’accord avec les dessins de Charlie-Hebdo, et ne pas en rire. Mais on ne peut répondre à l’impertinence, à l’insolence et à l’humour par la violence et l’assassinat. Car la liberté d’expression, c’est accepter que l’autre puisse exprimer une opinion différente. "Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux autres ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre" disait l’écrivain britannique George Orwell. La liberté d’expression est notre bien commun. Elle n’est pas un acquis, mais un combat permanent. C’est pourquoi l’assassinat de ces dessinateurs, de leurs collaborateurs et des policiers comme l’attentat contre l’épicerie casher ont constitué un choc profond en France et partout dans le monde.

Ces terroristes ont aussi voulu attiser les tensions et fragiliser la diversité et l’unité de notre pays, et plus largement contribuer à ce choc des civilisations qu’ils appellent de leurs vœux.

La France n’a pas cédé et ne cédera pas face aux sirènes de la discorde et elle s’est rassemblée pour rejeter le terrorisme, l’intolérance et la violence.

Le Président de la République et le Premier ministre l’ont dit clairement, et je tiens à le répéter ici, car je sais que les craintes et les appréhensions sont fortes en Algérie : nous ne tomberons pas dans le piège de l’amalgame.

Le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam, et tue d’ailleurs aujourd’hui dans le monde avant tout des musulmans comme les deux victimes franco-algériennes des attentats de janvier, deux figures emblématiques de la richesse et de la profondeur des relations entre la France et l’Algérie. Mustapha Ourrad, correcteur de Charlie Hebdo, fin lettré originaire de Kabylie, était surnommé le « Baudelaire de Beni Yenni ».

Ahmed Merabet, policier d’une brigade VTT de Paris, français de confession musulmane, d’origine algérienne, savait mieux que quiconque que l’islamisme radical n’a rien à voir avec l’Islam. Nous n’oublions pas que l’Algérie et le peuple algérien ont souffert eux-mêmes dans leur chair du terrorisme tout au long de cette décennie noire. Nous n’oublions pas non plus le prix qu’a dû encore payer l’Algérie au terrorisme, sur le site gazier de Tiguentourine en janvier 2013.

C’est pour cela qu’il était important de nous réunir pour dire non à la haine, non à la violence, non à la terreur. C’est ce message de force et d’unité qu’a exprimé la grande manifestation du 11 janvier, en France avec une vaste solidarité internationale, en soutien à notre pays et à la liberté d’expression qu’il défend avec d’autres.
Les mots très forts du Président Bouteflika qui, dans le message qu’il a adressé au Président de la République française, a exprimé sa solidarité et sa sympathie à l’ensemble de notre peuple, et la présence à Paris du ministre des Affaires étrangères M. Ramtane Lamamra, nous ont beaucoup touchés.

Nos deux pays sont solidaires et partenaires dans ce combat contre la barbarie. Nous avons des ennemis communs, le terrorisme et l’extrémisme. Nous partageons aussi des valeurs. Notre détermination commune à faire face, ensemble, à la terreur et à l’obscurantisme, est sans faille.

Notre mobilisation commune s’inscrit dans la relation extraordinaire qui unit nos pays, faite de coopération et d’amitié. Dans Mémoires des deux rives, le sociologue et anthropologue Jacques Berque, dont les archives de son œuvre viennent d’être rapatriées de Belfort à Frenda, où il est né, évoquait « de nouvelles Andalousies ».

C’est pourquoi les Présidents français et algérien ont décidé, en décembre 2012, lors de la visite d’Etat du nouveau Président français, François Hollande, de passer à la vitesse supérieure pour ouvrir un nouveau chapitre de nos relations, cinquante ans après l’indépendance de votre pays. Ils ont d’ailleurs ouvert cette nouvelle page, entre autres, à Tlemcen, où le Président Hollande a prononcé un discours historique dans cette université, le 19 décembre 2012. Ce volontarisme s’est concrétisé par la Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération, pour bâtir un partenariat d’égal à égal, un partenariat d’exception. Cette impulsion s’appuie sur un socle, la vérité.

C’est notre conviction chevillée au corps qu’il est temps, enfin, de dissiper les malentendus en mettant sur la table tous les sujets dont nous avions à discuter. Nous pouvons plus facilement, aujourd’hui, appréhender le passé commun dans toutes ses dimensions. Et nous le faisons ensemble de plus en plus souvent. L’année 2012 aura donc été celle où ensemble Algérie et France ont choisi de se tourner vers l’avenir, dans l’intérêt mutuel de nos deux peuples, et d’abord de leurs jeunesses, qui veulent avoir foi en leur avenir.

Beaucoup de chemin a été parcouru en deux ans. Rarement les relations franco-algériennes ont connu un climat aussi positif et constructif. Notre dialogue politique et notre coopération se sont intensifiés, à la faveur de l’installation du Comité Intergouvernemental de Haut Niveau présidé par nos deux Premiers ministres, et des dizaines de visites ministérielles ont eu lieu dans les deux sens depuis deux ans. Et nous allons poursuivre ce travail au cours des années qui viennent, afin de concrétiser ce partenariat d’exception voulu par nos Présidents, mais aussi par nos populations, et nos jeunesses. Car ce partenariat se veut d’égal à égal, il doit être de terrain et permettre le développement de projets concrets, au bénéfice des Français et des Algériens.

C’est pourquoi l’accent a notamment été mis sur le développement de nos relations économiques, en favorisant les partenariats industriels et le transfert de compétence et de technologie. Les liens économiques entre la France et l’Algérie, sont exceptionnels depuis longtemps. Permettez-moi de vous donner quelques chiffres pour l’illustrer : nos échanges commerciaux représentent plus de 12 milliards d’euros et ont été multipliés par trois en dix ans. La France est le deuxième fournisseur de l’Algérie et le premier investisseur étranger en Algérie. Près de 500 entreprises françaises sont implantées en Algérie, qui investissent en employant près de 40.000 salariés, et même 140 000 avec les emplois indirects ! Mais nous souhaitons faire encore mieux. Mon ambition est en effet que la France redevienne le premier partenaire économique de l’Algérie. Pour cela, au-delà des échanges commerciaux, nous devons développer de véritables partenariats économiques, à l’instar de l’usine Renault d’Oran, inaugurée en novembre dernier par le Premier ministre Sellal : c’est un projet historique en Algérie qui a déjà permis la création de 350 emplois directs, peut-être demain de beaucoup plus.

L’idée est bien offrir de meilleures perspectives économiques aux jeunes Français et Algériens, et cela passe aussi par un effort dans le domaine de la formation professionnelle.

Notre ambition est de former toujours davantage de jeunes afin qu’ils puissent trouver des emplois. L’un des projets phare lancés par le président de la République en 2012 était ainsi la mise en place d’instituts technologiques en Algérie. Déjà l’institut technologique de Ouargla en gestion des entreprises et des administrations a reçu ses premiers étudiants en septembre 2014. Nous allons poursuivre cet effort et trois autres instituts devraient ouvrir leurs portes à Bouira, Tiaret, Oum-El-Bouaghi à la rentrée 2015 et j’ai bon espoir que nous puissions envisager un projet à Tlemcen pour la rentrée de septembre 2016.

Nous allons aussi essayer de reproduire l’exemple réussi du Centre d’excellence de formation technique aux métiers de l’électricité qui se développe avec l’appui de l’entreprise Schneider, en encourageant les entreprises françaises à développer des centres de formation partout dans le pays. Nous travaillons par ailleurs, en vue du CIHN 2015, à un projet d’accord sur les échanges de jeunes actifs, afin de favoriser la mobilité de jeunes professionnels à la fois de la France vers l’Algérie et de l’Algérie vers la France.

Notre jeunesse a soif de mobilité, de technologie, mais aussi de savoir et de culture. Les étudiants représentent l’avenir de nos deux pays, et vous devez être au cœur de nos relations bilatérales. La France accueille environ 23 000 étudiants algériens, troisième communauté d’étudiants étrangers dans mon pays après les Chinois et les Marocains. Et je vous rappelle que 90 % des étudiants algériens qui étudient à l’étranger le font en France. Je me réjouis d’ailleurs des excellentes relations entre Campus France, l’Institut Français de Tlemcen et votre Université. La modernisation des bourses PROFAS, qui vise les doctorants, a été achevée l’année dernière, ce qui a permis à 13 Tlemceniens d’être sélectionnés pour partir en France, sur 83 dossiers retenus. Je crois d’ailleurs que vos camarades partiront cette semaine.

Comme vous le voyez, j’ai pour la relation franco-algérienne de grandes ambitions. Elles répondent à la volonté de nos autorités politiques, qui ont fait du développement des liens de coopération et d’amitié entre l’Algérie et la France une priorité. C’est une nécessité pour nos deux pays, dont les destins sont liés par l’Histoire, la géographie, les populations, une mer et des intérêts en commun. La réalité est que l’Algérie et la France ont aujourd’hui besoin l’une de l’autre. Nous devons continuer à développer et encourager des partenariats entre nos deux pays, et ce au profit de nos deux peuples, et en priorité pour vous, notre jeunesse. C’est pour cela que je suis aujourd’hui à Tlemcen, car c’est sur le terrain que nous devons concrétiser ces ambitions politiques.

Chers étudiants, vous qui avez toujours connu l’Algérie indépendante, vous qui êtes fiers à juste titre de votre Histoire, vous qui êtes aussi résolument tournés vers l’avenir avec une volonté de tracer votre chemin et de réussir votre vie, c’est pour vous que nous travaillons à développer cette relation bilatérale et à toujours favoriser les passerelles. Il nous faut saisir toutes les opportunités qu’offre cette relation égale à nulle autre, et faire en sorte qu’elle permette à nos pays comme à la Méditerranée d’être ce lac de paix et de prospérité que souhaitait Fernand Braudel. Mais c’est d’une manière plus large que nos deux pays servent de moteur pour cette relation entre le Nord et le Sud de la Méditerranée qui est si importante pour l’ensemble des peuples de la région. Alors ensemble, relevons ces défis ! Saisissons cette chance ! Construisons votre avenir ! Et faisons en sorte que la relation franco-algérienne soit toujours plus forte dans les années et les décennies à venir.

Je vous remercie.

publié le 05/02/2015

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