Intervention de M. Bernard CAZENEUVE aux "Etats généraux du Christianisme"

Intervention de M. Bernard CAZENEUVE,
Ministre de l’Intérieur,
Aux « Etats généraux du Christianisme »

Strasbourg, 3 octobre 2015

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Monsieur le Préfet,
Monseigneur,
Mesdames Messieurs,

Je tiens à remercier La Vie pour cette invitation qui me permet de contribueraux « Etats généraux du Christianisme » et qui `m’offre l’occasion de m’exprimer pour la deuxième fois en deux semaines, dans l’enceinte même d’une cathédrale.

Le 20 septembre dernier en effet, le diocèse de Créteil m’a fait l’honneur et l’amitié de me convier à la dédicace de sa cathédrale, la première du XXIème siècle dans notre pays. J’ai éprouvé la sérénité de ce lieu. J’ai admiré la beauté de sa voute contemporaine se dressant dans le ciel d’Ile-de-France. J’ai senti ce jour-là notre assemblée, où se mélangeaient pourtant les clercs, les laïcs, les croyants de toutes les confessions mais aussi les incroyants, saisie par une authentique émotion à l’idée que notre pays était encore capable d’édifier de tels monuments, signes visibles de l’invisible, et de prolonger ainsi le fil d’une histoire vieille d’un millénaire.

Me voici donc placé aujourd’hui à l’autre extrémité de cette histoire, en quelque sorte, au sein de cet édifice grandiose, qui incarne depuis mille ans le destin tourmenté de l’Alsace, de la France et de l’Europe, leurs prouesses comme leurs épreuves. Aucun Français ne peut contempler sa flèche sans se souvenir du « serment de Koufra » que Leclerc fit prêter aux soldats de l’armée d’Afrique, ni de la « Proclamation aux habitants de Strasbourg » qu’il adressa au lendemain de la libération de cette ville, le 23 novembre 1944 : « Pendant la lutte gigantesque de quatre années menée derrière le générale de Gaulle, la flèche de notre cathédrale est demeurée notre obsession. »

Pourtant, ce lieu par excellence de notre mémoire nationale porte aussi la marque d’autres histoires, la trace d’autres rites. C’est ici que l’empereur Frédéric Barberousse reçut en 1187 les légats de Grégoire VIII chargés de recruter les croisés. C’est ici que Goethe eut la révélation de ce qui constituait à ses yeux, de la façon la plus caractéristique, le génie de l’art allemand. Eglise-mère des catholiques d’Alsace, cette cathédrale devint une église luthérienne sous la Réforme, pendant près d’un siècle, et fut même temple de la déesse Raison sous la Révolution française. Durant l’annexion nazie, elle fut désaffectée pour devenir le panthéon de divinités germaniques. Elle est désormais l’incarnation de la réconciliation franco-allemande avec le fameux vitrail de la paix qui orne l’abside et fut offert par le Conseil de l’Europe en 1956.

Il est donc impossible de s’exprimer en ce lieu sans ressentir une vive émotion, sans percevoir le souffle de l’histoire. Une telle disposition d’esprit n’est pas mauvaise, dès lors que nous nous attachons, comme vous m’y invitez, à mesurer nos responsabilités collectives face aux enjeux du moment. Il me semble du reste que le thème du « vivre-ensemble », que vous avez placé au cœur de vos réflexions, constitue dans la période troublée que connaît notre pays une interrogation et un défi qui s’adressent aussi bien aux Eglises qu’aux responsables politiques.

Années après années, vous réfléchissez à la juste place des chrétiens dans la société, à leurs engagements dans le monde d’aujourd’hui.

Permettez-moi de commencer par vous dire à mon tour que je crois que les chrétiens ont en effet un rôle essentiel à jouer, aux côtés des croyants d’autres confessions, dans le traitement des maux que connaît notre société anxieuse, éreintée par le chômage, inquiète des mutations du monde qui l’entoure, profondément en quête de sens. A mes yeux, les valeurs qu’ils défendent contribuent tout particulièrement à la cohésion sociale, car elles rejoignent celles du pacte républicain.

Cette proximité spirituelle entre la République et l’Eglise, paradoxale au premier abord, avait bien été soulignée par le pape Jean-Paul II dans sa célèbre homélie au Bourget en 1980 : « On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, observait Jean-Paul II, ce sont-là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »

Certes, notre histoire contemporaine, tout au long du 19ème siècle notamment, a pu témoigner des difficultés éprouvées par les catholiques français à embrasser sans réserve l’héritage révolutionnaire, tant les séquelles de la constitution civile du clergé et le souvenir des années qui ont suivi restèrent vivaces. La République elle-même ne fit pas toujours preuve de tolérance à l’égard d’une Eglise perçue comme un redoutable adversaire, plutôt que comme une source d’inspiration dans la recherche du bien public.

L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique.

Pour prendre le premier membre de notre devise nationale, il est bon de rappeler que sous la Révolution française on pouvait lire à Strasbourg sur le pont qui enjambe le Rhin : « Ici commence le pays de la liberté ». Or la grande tradition chrétienne, avec St Thomas d’Aquin notamment, avait décliné l’idée de la liberté des enfants de Dieu, de l’émancipation des tyrannies, de la primauté de la loi d’amour du Christ sur les pesanteurs passées. Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère ?”.

Cette fraternité, les chrétiens de tous les âges ne la vivent pas de façon abstraite. Ils constituent une communauté au service de leur prochain. Leur action, celle des Eglises et des associations qu’elles inspirent, est animée depuis toujours par le souci de secourir les déshérités. Je veux rendre à ce titre un hommage sincère à l’action qu’ils mènent au service des sans-abri, à l’aide matérielle et spirituelle qu’ils apportent aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées remisés aux périphéries de nos sociétés. S’il revient avant tout à l’Etat de lutter contre la misère, les chrétiens s’emploient au quotidien à prendre leur part de cette mission.
Je pense également, bien entendu, à l’engagement qu’ont manifesté catholiques et protestants dans l’accueil des migrants depuis plusieurs mois. Ils se sont situés dans la tradition du christianisme social, défenseur des plus pauvres et des plus faibles et ont répondu aux exhortations du pape FRANCOIS, appelant l’Eglise et les chrétiens à se rapprocher des « périphéries existentielles ».

Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’évangile, constitue pour moi l’une des clés de ce renouveau que vous appelez de vos vœux. Même si elle est marquée par la sécularisation comme tous les pays occidentaux, même si elle a accueilli sur son sol les croyants de toutes confessions, qui contribuent eux aussi à sa richesse culturelle, la France est historiquement un pays de tradition chrétienne. Comment donc les Français pourraient-ils faire société en négligeant cet engagement des chrétiens ? Réciproquement, comment les chrétiens français pourraient-ils vivre leur engagement sans être conscients et fiers de défendre également les valeurs de la République ?
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Je n’ignore pas qu’en tenant de tels propos, je m’expose aux critiques de ceux qui estiment que la laïcité consiste pour l’Etat et ses représentants à ignorer l’existence du fait religieux, à redouter ses effets ou même à restreindre son expression dans l’espace public.

Telle n’est pas ma conception. Telle n’était pas non plus la conception des inspirateurs de la loi de 1905, je pense à Aristide BRIAND ou à Jean JAURES, qui désiraient une loi d’apaisement. A leur suite, je suis convaincu que la laïcité est avant tout un principe juridique de neutralité religieuse, qui s’impose à l’Etat et à ses représentants. Ce principe a ainsi pour finalité de garantir à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ainsi que, pour le croyant, le droit d’exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. « La Laïcité, comme l’a très bien dit Emile POULAT, c’est une société qui donne place à tous. »

Je suis donc également convaincu que l’Etat n’a pas à ériger la laïcité en hostilité contre la religion. Pour ne citer que quelques exemples récents, je suis préoccupé par l’attitude de certains élus locaux qui s’efforcent d’empêcher l’ouverture des lieux de culte, lorsque la religion que l’on y professe n’est pas de leur goût, et qui multiplient les manœuvres dilatoires pour faire obstacle à l’exercice d’un droit protégé par la constitution : la liberté de culte. Je n’ai pas non plus de bienveillance pour les élus qui invoquent la laïcité pour pénaliser certains Français en raison de leur religion, qui voudraient interdire à des femmes portant un simple foulard l’accès à des plages publiques, ou à des enfants de pouvoir bénéficier de menus de substitution dans les cantines scolaires. Enfin, je me suis bien entendu indigné lorsque le principe de laïcité a été invoqué, de façon inepte, pour interdire une campagne faisant la publicité d’un concert au profit des Chrétiens d’Orient en danger.
Je ne vous surprendrai donc pas en vous disant que la laïcité républicaine, telle qu’elle figure dans nos textes, telle qu’elle est déclinée concrètement par nos juridictions, n’est pas à mes yeux très éloignée de la définition qu’en donnait Jean-Paul II, en parlant de la France : « La laïcité laisse à chaque institution, dans la sphère qui est la sienne, la place qui lui revient, dans un dialogue loyal en vue d’une collaboration fructueuse pour le service de tous les hommes. Une séparation bien comprise entre l’Église et l’État conduit au respect de la vie religieuse et de ses symboles les plus profonds, et à une juste considération de la démarche et de la pensée religieuse ».

La laïcité n’interdit ni le dialogue, ni le respect mutuel entre l’Etat et les responsables des cultes. Je suis personnellement très attaché à ce dialogue, dont la forme la plus simple réside dans les visites qu’un ministre de la République peut rendre aux fidèles des diverses confessions dans des moments de fête ou de recueillement. C’est ainsi que je me suis rendu la semaine passée à la synagogue, à l’occasion de Yom Kippour, et le lendemain à la Moquée de Cherbourg pour la fête de l’Aïd-El-Kebir. Tout comme j’ai pu assister à l’office protestant qui est célébré chaque été sous les châtaigniers lors de l’Assemblée du désert à Mialet, dans le Gard ; et à la messe de Noël de la paroisse syro-chaldéenne de Saint-Thomas l’Apôtre, à Sarcelles, au moment où notre pays exprimait sa solidarité à l’égard des chrétiens d’Irak victimes de terribles persécutions. L’évocation des camisards, qui fait aujourd’hui écho à d’autres persécutions, nous rappelle que le combat pour la liberté de conscience et la liberté religieuse doit être mené de manière inlassable.

Naturellement, ce dialogue peut aussi prendre des formes plus institutionnelles. Une instance de dialogue très utile existe ainsi entre l’Etat et l’Eglise de France, depuis 2000, et j’ai souhaité plus récemment créer, sous une forme un peu différente, un forum d’échange régulier avec l’Islam de France. Ces rencontres sont l’occasion d’examiner les problèmes très concrets que peut poser aujourd’hui l’exercice du culte dans le cadre de la laïcité, mais aussi d’échanger sur des sujets philosophiques ou sociaux. Chacun, je crois, en retire un réel bénéfice.

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De façon plus exceptionnelle, à l’été 2014, le Président de la République a réuni la conférence des responsables des cultes de France – qui réunit les églises chrétiennes, mais aussi les cultes israélite, musulman et bouddhiste - à la suite des graves incidents antisémites qui avaient marqué certaines manifestations, pour examiner avec eux les moyens de faire cesser l’expression de cette haine insupportable. Plus récemment, j’ai invité les mêmes responsables à me retrouver place Beauvau pour évoquer la crise migratoire que connaît notre pays, ainsi que d’autres pays d’Europe, et pour répondre au mieux aux généreuses propositions d’accueil des réfugiés émanant des fidèles des différentes confessions et de leurs organisations caritatives.

Il me semble que la conscience de la dureté des temps, à laquelle nous ont rappelés avec fracas les attentats du mois de janvier, donne un prix particulier à ce dialogue. Dans le malheur qui l’a frappé, notre pays a vécu en effet un moment exceptionnel d’union nationale et de fraternité. Toutes les forces spirituelles et morales se sont mobilisées. De nombreux responsables religieux ont su trouver les mots justes et exprimer en notre nom les sentiments mêlés de compassion, de résolution, de cohésion que nous avons tous ressentis alors.

Les terroristes qui nous menacent ont la volonté obstinée de susciter en Europe des guerres de religion, à la mesure de celles qu’ils livrent avec une cruauté inouïe au Proche-Orient. Il est donc essentiel que les Eglises puissent dans cette circonstance faire entendre leur message de tolérance et de paix. Elles ont l’autorité morale nécessaire pour dénoncer simultanément les crimes de DAESH et les tentatives odieuses qui sont à l’œuvre pour faire porter le soupçon sur nos compatriotes musulmans. Leurs voix doivent porter, car elles apportent la preuve que le combat que nous livrons n’est pas « une guerre entre les civilisations », mais le combat de toutes les civilisations, autrement dit de la civilisation humaine, contre la barbarie.
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Je ne vous cacherai pas, cependant, que l’état de notre société, y compris dans la relation qu’elle entretient avec la religion, m’inspire des sujets d’inquiétude. Vous les partagez sans doute.

C’est pourquoi je suis mobilisé, bien évidemment, lorsque je vois que de jeunes Français, de toutes conditions, de toutes origines, élevés dans les écoles de la République, se laissent séduire par l’idéologie barbare et mortifère de DAESH et s’engagent en Syrie et en Irak dans un combat sans issue, mené au nom d’une conception dévoyée de la religion. Et je suis mobilisé également, lorsque d’autres jeunes Français choisissent de s’exclure délibérément de la société pour pratiquer leur religion dans des conditions telles qu’elle les amène à rejeter les valeurs de la République : la tolérance à l’égard des convictions d’autrui, l’égalité homme-femme, le respect des lois et de la justice. Je suis vigilant et déterminé lorsque des prédicateurs enseignent à de jeunes enfants la détestation de la musique.

Je suis aussi résolument engagé lorsque je constate les ravages nés de l’intolérance, du racisme, de l’antisémitisme, de la haine de l’autre. Depuis que j’ai pris mes fonctions, j’ai été frappé en effet par la progression très forte et continue depuis plusieurs années des actes visant les lieux de culte et parfois les fidèles, de toutes confessions. Le nombre des actes antisémites a ainsi doublé en France au cours de l’année 2014 et représente plus de la moitié des actes de haine raciale ou religieuse constatés. Les actes antimusulmans ont connu une poussée sans précédent au mois de janvier dernier et demeurent à un niveau tristement élevé. Cinquante actions ont visé des mosquées depuis lors, parfois de façon extrêmement violente : la mosquée d’Auch a ainsi été détruite par un incendie d’origine criminelle. Cela n’est pas supportable.

Cette violence n’épargne pas le christianisme. La grande majorité des dégradations commises contre des édifices religieux concerne des églises et des cimetières chrétiens, ne serait-ce que parce notre histoire fait qu’ils sont de très loin les plus nombreux. Mais au-delà de ces faits tristement récurrents, il y a une haine qui monte, de nature différente. Le projet d’attentat qui a été déjoué à Villejuif il y a peu visait précisément des églises, démontrant que celles-ci pouvaient être la cible de DAESH en Europe – et non pas seulement en Syrie et en Irak.

Face à ces tensions et à ces menaces, nous agissons chaque jour par une mobilisation exceptionnelle de l’Etat et de ses forces de sécurité. Vous savez que le Gouvernement fait protéger depuis le mois janvier des milliers de mosquées, de synagogues et d’églises, ainsi que des écoles confessionnelles et des centres communautaires. Des crédits ont été prévus afin de financer des équipements de sécurité pour ces sites sensibles de toutes confessions. C’est également pourquoi le Gouvernement a lancé un plan triennal, doté de 100M€, afin de lutter contre le racisme et l’antisémitisme. J’ai pour ma part donné instruction aux préfets de saisir systématiquement les procureurs de la République de tous les actes racistes, antisémites, antimusulmans, antichrétiens, dont ils auraient connaissance. Jamais la République n’acceptera que l’on puisse s’attaquer aux habitants de ce pays en raison de leurs origines, de leurs religions ou de leurs croyances ; sans quoi, elle ne serait plus la République.

Mais comment réagir lorsque les tensions naissent des propos et des attitudes de ceux-là mêmes qui devraient veiller à faire prévaloir la concorde et l’unité des citoyens ? Certes, notre pays a connu par le passé des périodes de tensions autour de la question religieuse. Sans remonter aux guerres de religion, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la question des inventaires en particulier, a engendré des désordres et des violences. Pourtant, face aux drames qui ont accompagné cette période, CLEMENCEAU disait sagement : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas les chandeliers dans une église ne vaut pas la mort d’un homme. »

Je suis donc inquiet lorsque je constate que certains responsables politiques, ou d’autres qui portent une parole publique et qui devraient avoir pour première ambition d’apaiser les tensions qui minent notre société, choisissent de les attiser par des propos hâtifs, haineux ou simplement stupides, qui blessent tel ou tel groupe de nos concitoyens. Je suis inquiet lorsque des maires déclarent qu’ils n’accueilleront des réfugiés dans leurs communes qu’après avoir fait le tri parmi eux, selon qu’ils pratiquent une bonne ou une mauvaise religion. Je suis inquiet lorsque les pratiques du discours politique font que l’approximation l’emporte sur l’observation lucide des faits, l’amalgame sur le discernement, l’arrogance sur le respect que l’on doit aux opinions d’un adversaire. Je suis inquiet lorsque j’observe qu’Internet, cet extraordinaire outil d’échange et de diffusion de la connaissance, sert également à l’expression sans limite des haines, des rumeurs sans fondement, des propagandes outrancières, des prédications mortifères, des agressions et des injures lâchement anonymes.

Je suis inquiet, enfin, lorsque je vois délaissée cette valeur cardinale qu’est le respect.

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Dans cette cathédrale qui est l’un des cœurs vivants de l’âme alsacienne, je ne veux pourtant pas poursuivre mon propos sans vous dire qu’il est également des raisons d’espérer et de croire en ce « renouveau » que vous appelez de vos vœux.

Cette cathédrale est en effet un lieu propice à l’espoir. En raison de son histoire, elle est un symbole extrêmement fort de paix et de fraternité, une leçon silencieuse et vivante pour tous. Elle nous montre que la tolérance et la concorde finissent par prévaloir sur la barbarie et sur la folie des hommes.

La Fraternité est ici un mot qui prend tout son sens et le modèle alsacien montre que la fraternité passe par le dialogue. La République laïque, si elle n’a pas à connaître des débats théologiques entre les croyants, s’intéresse au dialogue inter-religieux, en tant qu’il favorise la concorde et la paix civile. L’Alsace en est un terreau fécond. On sait l’ardeur déployée par les évêques alsaciens, qui furent des acteurs engagés et décisifs du concile Vatican II, dont on célèbre le cinquantième anniversaire cette année. Mgr Jean-Julien WEBER et Mgr Léon-Arthur ELCHINGER ont beaucoup œuvré au rapprochement œcuménique avec les protestants, au dialogue judéo-chrétien. Je sais la qualité ici du dialogue entre responsables juifs et musulmans. Je souhaite qu’il puisse gagner tout le territoire national.

Mais la fraternité peut naturellement prendre d’autres formes. Sans céder à aucune forme d’irénisme, je crois qu’il y a dans ce pays une richesse humaine qui ne demande qu’à s’employer et que chaque moment de crise vient révéler. Les moments les plus sombres de l’année écoulée ont ainsi été pour moi simultanément des occasions de découvrir de magnifiques figures de la fraternité, des femmes et d’hommes, qui se sont signalés par leur héroïsme tranquille, leur sens du devoir, leur générosité et leur dévouement à autrui.

Comment ne pas mentionner les noms de Frank BRINSOLARO, d’Ahmed MERABET, de Clarissa JEAN-PHILIPPE ? Trois policiers tombés victimes du devoir les 7 et 8 janvier, sous les balles des terroristes. Un descendant d’immigré italien, mort les armes à la main en tentant de protéger les journalistes de Charlie-Hebdo, qui étaient devenus ses amis. Un policier franco-algérien, dont toute l’ambition avait été de rejoindre la police nationale pour assurer la protection de ses concitoyens et qui est mort en tentant, seul, d’empêcher la fuite des tueurs. Une policière municipale, stagiaire, venue des Antilles pour effectuer sa formation en région parisienne, qui aspirait elle aussi à aider les autres, froidement abattue. Ils étaient le visage de la France.

Comment ne pas évoquer également le nom de Lassana BATHILY, employé malien du magasin « Hyper Cacher », qui a réussi le 9 janvier à faire échapper au terroriste qui les avaient pris en otages une partie des clients menacés ? Interrogé par les journalistes, qui s’étonnaient parfois un peu naïvement de la présence d’un employé musulman au sein d’un magasin cacher, c’est à la fraternité humaine qu’il en a appelé pour expliquer son geste spontané : « On est des frères. Ce n’est pas une question de juifs, de chrétiens ou de musulmans. Il fallait qu’on s’aide pour sortir de cette crise. » Et comment ne pas citer son ami et collègue de travail Yohan COHEN, mort à vingt ans pour s’être comporté en héros ce jour-là, abattu par Amédy COULIBALY au moment où il tentait de s’emparer de l’arme du tueur ?

Parmi les raisons d’espérer, il y a donc la présence parmi nous de ces héros modestes, révélés par des circonstances exceptionnelles ou par le choix d’une profession où l’on accepte d’exposer sa vie au service de la collectivité : les militaires, les policiers, les gendarmes, les sapeurs-pompiers.

Mais il y a aussi, de façon quotidienne, les manifestations de générosité et de civisme qui sont le fait de tant de nos concitoyens anonymes. Il y a, par exemple, les offres spontanées d’hébergement que reçoivent les mairies et des préfectures de la part de Français qui sont pris de compassion face au drame des migrants qui cherchent l’asile sur notre sol et qui veulent contribuer à leur porter secours. Il y a les centaines de communes qui se sont portées volontaires pour les accueillir et que j’ai réunies à Paris voici deux semaines. Il y a tout le réseau des associations, d’inspiration religieuse aussi bien que laïques, qui se mobilisent face à l’urgence.

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Au nombre des raisons de croire à la vitalité de notre société, je compterai également le grand nombre des étrangers, vivant parmi nous, qui souhaitent chaque année rejoindre la communauté nationale, par la naturalisation ou par mariage. Ils étaient 77 000 l’an passé. Car la citoyenneté en France est ouverte à tous ceux qui ont la volonté de la rejoindre, qui partagent ses valeurs et vivent selon ses règles. Selon cette conception, comme l’a dit le général de Gaulle : « Est Français quiconque souhaite que la France continue. »

Etre Français, ce n’est donc pas forcément naître en France, ce n’est pas professer une religion plutôt qu’une autre, ce n’est pas avoir le français pour langue maternelle, ce n’est pas avoir la peau d’une certaine couleur. C’est adhérer à des valeurs, à une histoire et à un projet commun. Mais vous le savez mieux que personne, ici, à Strasbourg, dans cette ville et dans cette région dont les habitants furent autrefois séparés de force de la France au nom d’une conception racialiste de la communauté. Comme le disait déjà Renan avec force : En dehors des caractères anthropologiques, il y la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. »
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Parvenu, au terme de ce propos, vous aurez compris quelle réflexion m’inspire l’état de notre pays. La France n’est pas à mes yeux ce pays exsangue, divisé, désorienté, tournant le dos à son passé, dont trop de commentateurs nous décrivent paresseusement, ouvrage après ouvrage, le déclin.

Au mois de janvier dernier, la réponse qu’a apportée la société française aux défis du terrorisme et la résolution qu’elle a mise à défendre ses libertés menacées, n’ont pas seulement démontré sa vitalité, elles ont forcé l’admiration du monde entier.

Je crois donc profondément que notre société recèle en son sein des trésors de dynamisme et de générosité, à l’image des héros du quotidien dont j’ai voulu tracer le portrait. Elle est, à bien des égards, très en avance sur nombre de ceux qui aspirent à diriger son destin mais qui négligent les exigences de vérité et de rigueur que les Français sont en droit d’attendre d’eux.
Mais notre société a besoin d’apaisement. Elle a besoin de fraternité. Elle a besoin de respect. Elle a besoin de vérité. Elle a besoin qu’on lui fixe une ambition dans laquelle elle sache se reconnaître, parce qu’elle respectera les valeurs qui sont celles de la France depuis des siècles.

Un tel projet peut réunir tous les républicains authentiques. Il peut aussi rejoindre, me semble-t-il, les aspirations des chrétiens et des principales familles spirituelles de notre pays, également engagées dans la construction du bien commun. Paul VI ne proclamait-il pas, à l’issue du Concile dont nous célébrons le cinquantième anniversaire : « Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme » ?

Je vous remercie.

publié le 20/10/2015

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