Inauguration d’une salle Assia Djebar à l’Ecole Normale Supérieure, Paris

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© ENS

Marc Mézard, directeur de l’Ecole normale supérieure, a inauguré le lundi 9 mai 2016, la Salle Assia Djebar au 29 rue d’Ulm à Paris, en présence des proches de la romancière.

La romancière algérienne Assia Djebar, « auteur d’écriture française », comme elle se définissait, est décédée le vendredi 6 février 2015 à Paris. Elle avait 78 ans.

Née à Cherchell, fille d’instituteur, elle aura été la première étudiante algérienne et femme musulmane à intégrer l’ENS en 1955, à Sèvres (où elle choisit l’étude de l’Histoire en 1956), après un an de khâgne au lycée Fénelon à Paris. Cinquante ans plus tard, élue à l’Académie française, elle était, là encore, une pionnière : la Coupole accueillait pour la première fois un auteur algérien.

Figure majeure de la littérature maghrébine d’expression française, Assia Djebar a publié une vingtaine de romans, témoignages, recueils de poèmes, traduits dans une vingtaine de langues. Elle était aussi cinéaste. Lauréate en 2000 du prix allemand de la Paix, élue à la prestigieuse Académie française en juin 2005, elle fut citée à plusieurs reprises pour le prix Nobel de littérature.

Discours d’inauguration de la salle Assia Djebar
ENS, lundi 9 mai 2016
Marc Mézard

Monsieur le Ministre-conseiller,
Madame la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française,
Mesdames, Messieurs les membres de la famille d’Assia Djebar,
Chers collègues,
Chers étudiants,
Mesdames, Messieurs,

Inaugurer une salle Assia Djebar à l’Ecole normale supérieure aujourd’hui n’est pas un événement anodin. Le baptême nominal de salles– pour être plus précis– est un moment suffisamment rare en soi pour être relevé. Dans la vie de notre institution, c’est toujours un marqueur symbolique important, porteur d’un message que l’ENS entend promouvoir au présent et léguer à l’avenir. Pour ne parler que des inaugurations de ces dernières années, nous avons baptisé une salle Jean-Paul Sartre, une salle Aimé Césaire et une salle Jean Jaurès : c’est une affirmation ! Il n’est donc pas sans signification que l’ENS prétende affirmer ses valeurs aujourd’hui à travers le parcours et l’œuvre d’une femme, algérienne, de confession musulmane, née sous le nom de Fatima Zohra Imalhayène, le 4 août 1936, à Cherchell en Algérie, et qui se fera connaître sous son pseudonyme d’écrivaine de langue française, Assia Djebar.

L’onomastique des salles de l’École est soit très masculine (la salle Aron, la salle Jaurès, la salle Rataud, la salle Cavaillès), soit très fonctionnelle (la salle de Musique). On ne compte pas non plus les hommages rendus, un peu partout dans l’École, à la poésie des chiffres (la salle 235C, la salle T14-L384, ainsi que l’inénarrable salle « U ou V », invention des mathématiciens pour désigner une salle dont plus personne ne savait si c’était la salle U ou la V). Les femmes, elles, sont très peu représentées. En baptisant la salle dont il est question ce jour du nom d’Assia Djebar, c’est, à travers elle, d’abord aux femmes et aux normaliennes de caractère que l’ENS a voulu rendre hommage. Car du caractère, il lui en a fallu : d’abord pour étudier en section classique au Collège Blida, à la fin des années 1940, au temps de l’Algérie coloniale ; la jeune Fatima était alors la seule jeune fille musulmane à étudier le latin et le grec, quand la plupart de ses condisciples dites « indigènes » avaient préféré l’étude des lettres modernes. De caractère, Fatima Zohra n’en manqua pas non plus pour « monter » d’Alger à Paris et effectuer une khâgne au Lycée Fénelon, avant de réussir, en 1955, le difficile concours d’entrée de l’École normale supérieure de jeunes filles. L’ENS n’était alors pas mixte. Elle ne le sera pas d’ailleurs avant 1985. Les garçons avaient leur quartier au 45 rue d’Ulm et les filles, qu’on appelait toujours Sévriennes, dépendaient de l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, tout récemment déménagée sur le campus du boulevard Jourdan. Les plus anciens d’entre nous s’en souviennent encore, et l’association des anciens de l’ENS, l’A-Ulm, y consacrera d’ailleurs en 2017 un numéro spécial de son bulletin.

La discipline, pour les filles, était stricte, à l’image de la société patriarcale des années 1950. C’est d’ailleurs pour échapper à ce carcan que la jeune Fatima, atteinte par le virus de la littérature, prit en 1957 le pseudonyme qui devait lui rester et publia son premier roman, La Soif, dont le thème – l’histoire d’une jeune fille qui fait la découverte de son corps – et dont le style vif lui valurent le surnom de « Françoise Sagan musulmane ». Une désignation sans aucun doute réductrice, mais qui traduit bien la part d’audace de la jeune femme. « Ma seule crainte, écrira-t-elle d’ailleurs plus tard, était que mon père tombe sur ce roman osé. Il me fallait un nom de plume. On m’a proposé "Assia", qui est celle qui console en arabe, et "Djebar", qui veut dire intransigeante. Ce nom m’a plu car je savais que pour faire œuvre littéraire il fallait être intransigeante. Avec soi-même, bien sûr ! ». L’intransigeance fut toutefois aussi celle de l’institution. La publication d’un tel roman semble n’avoir pas été bien accueillie par la direction de l’ENSJF. On en retrouve trace dans les propres souvenirs d’Assia Djebar : « Quand La Soif est sorti, ce ne fut pas mon père qui fit scandale mais la directrice de Normale-sup à Sèvres . ». « J’avais publié un livre, ce qui était contraire au règlement de l’école » (sic ! Signe que l’Ecole a changé, on ne trouve plus trace d’une telle interdiction dans son règlement, et le Directeur se réjouit lorsqu’un élève est publié !). « J’ai été exclue parce que je faisais la grève et qu’en plus j’écrivais ».

Une femme donc, mais aussi une femme engagée. Faire la grève en 1956, quand on s’appelle Fatima, qu’on vient d’Algérie et qu’on est étudiante à Paris, c’est répondre à l’appel à la grève illimitée des cours et des examens déclenchée par l’Union générale des étudiants musulmans de Paris qui, le 19 mai 1956, a demandé aux étudiants algériens de déserter les universités pour rejoindre le FLN dans les maquis. Par solidarité, Assia Djebar a suivi le mouvement de grève et pris sa plume. Ses lecteurs ne s’y trompent pas. Lors de la parution de son deuxième livre, Les Impatients, la revue Études la décrit comme « un écrivain jeune, à la fois féminin et viril, sentimental et lucide, engagé et pur. Avec beaucoup de maîtrise et de talent, nous apparaît mieux ici l’impatience légitime préparant l’émancipation féminine de tout un peuple ».

Son refus de passer les examens, par solidarité politique avec le FLN, et ses premiers ouvrages, vont donc valoir à Assia Djebar les foudres de l’institution. Elle est exclue de l’ENSJF. La force de son talent va toutefois lui permettre de réouvrir les portes qu’on vient de lui fermer : à l’initiative de Maurice Clavel, le général De Gaulle interviendra lui-même en 1959 auprès de la directrice de l’ENSJF pour que cette figure littéraire montante soit finalement réintégrée à l’École.

A vrai dire, l’œuvre d’Assia Djebar ne laissa personne indifférent. Pour reprendre les mots du chercheur Hervé SANSON, dans le texte qu’il a rédigé pour la très belle exposition virtuelle que lui consacre la bibliothèque de l’Ecole :
« La Soif surgit donc en pleine guerre d’Algérie et s’impose, en rupture avec son époque. La polémique enfle parmi les rangs nationalistes : l’heure n’est pas aux aspirations individualistes d’une petite-bourgeoise, mais bien plutôt à l’engagement sans réserve pour la cause indépendantiste, et l’émancipation d’un peuple pris dans sa globalité ! Assia Djebar vingt ans plus tard défendait encore son roman, légitimant la nécessité d’une libération du sexe dit « faible », lorsque la gent féminine représente plus de cinquante pour cent d’une population cherchant à se libérer de la tutelle du joug colonialiste. Elle ajoutait, évoquant ses confrères : « Contre tous leurs tambours, j’ai voulu inscrire un air de flûte, et je ne peux m’empêcher de penser qu’il résonne encore aujourd’hui de façon juste ! »
Il n’est donc que justice, et il n’est que temps, soixante ans après cet épisode, que l’ENS manifeste publiquement par cette cérémonie, et sans injonction d’aucune sorte cette fois, toute la fierté qui est la sienne à compter parmi les rangs de ses anciennes élèves la figure d’Assia Djebar. Ainsi, à travers cet hommage, l’Ecole inscrit dans sa mémoire collective une figure emblématique de ces périodes douloureuses que furent la colonisation et la Guerre d’Algérie.

Il a été trop souvent dit, écrit, revendiqué, pendant un siècle et demi, que l’Algérie c’était la France. Il serait absurde aujourd’hui de ne pas considérer l’histoire de l’Algérie, des Algériens, du Maghreb et plus généralement de l’ancien Empire français, comme n’étant pas partie prenante d’une histoire commune. « Le passé n’est jamais mort. Il n’est jamais le passé », écrivait William Faulkner. Ce passé nous lie, nous relie. Il n’appartient qu’à nous de savoir quoi faire de ce lien. Assia Dejbar fut de celles qui réussirent à le subsumer dans une œuvre littéraire, jetant des ponts entre les cultures et les langues française et arabe, à la fois pour restituer « la passion calcinée des ancêtres », par « désir d’ensoleiller cette langue de l’ombre qu’est l’arabe des femmes », mais aussi pour défendre une langue française d’abord imposée puis assumée comme un butin, et dont la passion lui vaudra d’entrer à l’Académie française, en 2005. « Je persiste à croire, écrivait-elle, qu’il y a un pont secret à établir, que du français conceptuel à l’arabe luxuriant, il y a quelque écho commun, une fluidité, une coulée qui est à la fois française et arabe ».

À l’ENS, nous entretenons ce lien grâce à plusieurs de nos élèves et de nos professeurs, actifs au sein de nos départements d’histoire, de philosophie, de géographie, de lettres et de langues. La semaine arabe de l’ENS, dont la 19e édition a justement lieu cette semaine, et que nos élèves organisent depuis 1998 pour promouvoir la culture arabe dans toute sa diversité, en est une autre illustration. Début 2016, la création d’une Chaire d’excellence « Moyen-Orient Méditerranée » a également été actée dans le cadre d’un partenariat avec PSL, pour y renforcer le champ des études sur le monde arabe contemporain.

Il est plus que jamais nécessaire, dans le monde fragmenté dans lequel nous vivons, de s’employer à tisser sans cesse des liens entre les cultures. Et c’est, en pareille matière, l’un des rôles fondamentaux des institutions universitaires que de reconnaître le talent, et de faire entendre cette voix de la raison, de la science, du dialogue des cultures et des savoirs.

En baptisant du nom d’Assia Djebar l’une des salles de l’ENS, c’est aussi ce message que nous avons voulu rappeler aujourd’hui. En espérant peut-être que son petit air de flûte puisse, contre tous les tambours, trouver l’écho qu’il mérite aujourd’hui.

Je vous remercie.

Retrouvez plus d’informations sur l’inauguration en cliquant sur le site de l’École Normale supérieure.

publié le 24/05/2016

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