Entretien de Laurent Fabius sur la situation au Mali

Avec « Le Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro » - extraits -

Paris, 13 janvier 2013

Question - Les troupes françaises sont donc engagées au Mali. Vous avez participé à un nouveau Conseil de défense cet après-midi à l’Élysée, c’est le deuxième de ce week-end, que pouvez-vous nous dire, à l’heure où on se parle, de l’évolution de la situation au Mali ?

Réponse- D’abord, merci beaucoup de m’avoir invité et comme nous allons aborder ces sujets, vous comprendrez que je fasse preuve d’une certaine gravité puisque la situation le requiert. D’abord, je crois qu’il faut revenir sur les buts de cette opération. L’intervention française poursuit trois objectifs. Le premier consiste à bloquer l’avancée des terroristes. Vous savez en effet que si la France n’était pas intervenue, les groupes terroristes risquaient d’aller jusqu’à Bamako avec des conséquences épouvantables, à la fois pour le Mali mais aussi pour les quelque 6.000 Français et 6.000 Européens qui y sont établis.

Q - Cet objectif est-il atteint ce soir ?

R - C’est fait. Deuxième objectif : permettre de recouvrer l’intégrité du Mali, ce qui nécessite davantage de temps. Le troisième objectif est de rendre possible l’application des résolutions des Nations unies, celles des organisations africaines qui s’étaient prononcées, ainsi que celles de l’Union européenne. Juste avant de rentrer dans ce studio, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon m’a appelé longuement pour me dire - je cite - qu’« il félicitait la France de sa gestion ».

Q - Vous avez dit « recouvrer l’intégrité du Mali » ; cela signifie que la France va intervenir dans le Nord du pays et va chercher à repousser et à ce que les autorités maliennes reprennent le contrôle du Nord du pays ?

R - Ce qui était prévu initialement, selon une décision des Nations unies, il faut le garder en mémoire, c’est qu’interviennent les forces africaines de la MISMA, la Mission de soutien au Mali. Ces forces devaient intervenir dans quelques semaines ; ensuite les troupes maliennes devaient être formées par l’Union européenne et l’ensemble de ces troupes devait reconquérir le Nord. Le problème, c’est que, entre la décision qui a été prise et le moment de son application, il y avait nécessairement un délai, dont les groupes terroristes ont profité pour attaquer. C’est dans cette mesure que la France a été appelée d’urgence par le président du Mali en disant : « Venez à notre secours ». Ce que nous allons faire, c’est bloquer les terroristes. Nous commençons également à nous occuper des bases arrières des terroristes, Mon collègue et ami M. Le Drian, a rendu public le fait qu’un certain nombre d’avions s’était attaqué à la région de Gao, une base arrière des terroristes…

Q - Plus au nord…

R - Plus au nord, nous devons sécuriser Bamako, avec évidemment les troupes maliennes. Dans les jours qui viennent, nous allons avoir le renfort des troupes africaines qui vont permettre petit à petit de prendre le relais.

Q - Pour que le Mali recouvre son intégrité, y compris dans le nord, est-ce que cela veut dire que la France, l’Armée française, est donc là-bas sur place via les airs ou peut-être au sol, pour longtemps ?

R - Nous espérons que non ! Soyons précis. Au nord, heureusement, il n’y a pas que des terroristes ! Il y a des groupes terroristes qui, maintenant, sont identifiés, qui s’appellent, on les appelle par leur nom, Aqmi, Mujao, Ansar Dine. Mais il y a aussi d’autres groupes et il y a des personnes qui n’appartiennent à aucun groupe ! Il faudra que le gouvernement malien discute avec ces populations du Nord ! Cependant pour le moment, il est nécessaire de continuer à bloquer les terroristes et à faire en sorte que le maximum de groupes soit mis en difficulté, avec le soutien des troupes maliennes et, ensuite, avec celui de nos amis des groupes africains. Des pays africains vont prendre le relais. Nous avons commencé à faire le pointage, en liaison bien sûr avec les Nations unies et dans le cadre des décisions des Nations unies, de tous les pays d’Afrique qui vont venir aider les Maliens…

Q - Mais pour que les choses soient bien claires, nos troupes au sol ont vocation à rester au sud ? Ou bien elles peuvent éventuellement intervenir au nord ?

R - Vous savez, la partition entre le sud et le nord n’est pas écrite dans la Constitution malienne ! C’est même le contraire ! Le Mali, c’est un pays ! Il s’est trouvé - vous aviez raison de le souligner, Monsieur Revel – que, depuis plusieurs mois, il y a des groupes qui sont implantés au nord ! Mais cela doit cesser.

Q - Donc il n’y a bien qu’un Mali et nos troupes peuvent être appelées à intervenir au Nord.

R - Notre vocation essentielle est d’être aérienne, soyons clairs.

Q - D’accord.

R - Maintenant, soyons aussi précis techniquement, pour que les frappes, que ce soit des hélicoptères, ou surtout des avions, touchent leurs cibles, il faut qu’il y ait un certain nombre de correspondants au sol, ce que l’on appelle des « forces spéciales ». C’est ce travail que nous sommes en train de mener aujourd’hui.

Q - Faut-il que les troupes françaises soient renforcées aujourd’hui ? Il y a à peu près 500 soldats, c’est cela ?

R - Il y a plusieurs centaines de soldats, oui.

Q - Est-ce que dans les jours qui viennent, des renforts vont arriver de métropole ?

R - Ma réponse est oui ; de plusieurs sortes. D’abord les troupes françaises se renforcent, les troupes maliennes, les troupes des différents pays africains. Je peux vous citer quelques pays africains qui ont déjà dit qu’ils allaient envoyer des troupes : le Sénégal, le Niger, le Nigeria, d’autres pays ; le Tchad est en situation - probablement ; le président Deby prendra la décision d’envoyer des troupes - et d’ores et déjà aujourd’hui même, le chef d’état-major de la MISMA, la Mission de soutien au Mali, s’est installé à Bamako. Il va être rejoint par son chef d’état-major adjoint qui est un Nigérien.

Une réunion d’état-major est prévue mardi et mercredi se tiendra une réunion des chefs d’État de la CEDEAO. Donc les choses se mettent en place. Simplement, la France devait intervenir de toute urgence, à la demande du Mali et dans le cadre des résolutions internationales. Sinon, il n’y avait plus de Mali, il y avait un État terroriste qui, non seulement, évidemment, était dramatique pour les Maliens, mais pour l’ensemble de l’Afrique et pour l’Europe !

Q - Un mot, si on essaie d’être précis, pour les effectifs français, à quel niveau seront-ils fixés dans les jours qui viennent ? Un millier ?

R - Je répondrais comme on le fait parfois dans l’armée : au niveau nécessaire.

Q - Un mot sur les forces adverses, comment évalue-t-on leur efficacité, leur pugnacité ? On a eu des renseignements cet après-midi qui nous disaient que finalement, les Français avaient été assez surpris de voir qu’ils étaient très combatifs, en face.

R - Pas seulement combatifs, cela nous le savions, mais doté d’armes puissantes ! Bien évidemment, on n’a pas d’armes puissantes si on n’a pas les moyens financiers de se les procurer. Cela renvoie à ce qui constitue la base même de ces groupes terroristes, extraordinairement dangereux, c’est-à-dire la drogue, les prises d’otages, les prises d’armes directes. Ces groupes sont malheureusement puissamment armés. La preuve tragique en est qu’un de nos lieutenants a été abattu, ainsi qu’un hélicoptère.

Q - On s’est laissé surprendre, peut-être, par ce niveau d’équipement…

R - Non ! On ne s’est pas laissé surprendre ! Je vous le répète car il est essentiel de comprendre qu’au plan international, ce sont les Nations unies et les Africains qui sont à la manœuvre ! Nous ne sommes qu’un soutien. Le plan général prévoit une intervention des Africains, avec un soutien des Européens en termes de formation, et de la France, s’il est nécessaire de fournir un appui. Mais il y a un moment quand les terroristes ont décidé de « débouler », c’était une question de vie ou de mort ! Le président du Mali est intervenu en demandant secours, ce que M. Ban Ki-moon et le Conseil de sécurité, à l’unanimité, ont bien voulu soutenir.

Je voudrais ajouter de ce point de vue-là, deux réflexions, si vous le permettez. D’abord, je suis évidemment - c’est mon rôle de ministre des affaires étrangères - en contact avec soit les présidents, soit les Premiers ministres, les ministres des affaires étrangères de l’ensemble de la planète. Le nombre des soutiens est absolument considérable. Je n’ai entendu, pour le moment, aucun État émettre la moindre protestation. C’est-à-dire que nous intervenons dans le cadre de la légalité internationale.

Q - Est-ce que l’Algérie vous soutient ?

R - Nous avons eu des contacts avec l’Algérie. L’Algérie a autorisé sans limitation le survol de son territoire - ce qui est quelque chose de significatif, dont je remercie les autorités algériennes. Le Premier ministre du Mali, M. Cissoko, est aujourd’hui en Algérie, je m’entretiendrai avec lui demain à son retour. Nous avons bien sûr des contacts avec les autorités algériennes. Je veux parler de ce soutien international qui est évidemment essentiel, parce que la France n’agit que dans le cadre de la légalité internationale. Mais je veux dire aussi un mot de ce qui se passe en France et remercier la quasi-totalité des personnalités politiques qui ont apporté leur soutien à cette action.

Q - Vous avez dit, Monsieur Fabius à plusieurs reprises, que la France agissait dans le cadre d’une légalité internationale. C’est vrai qu’il y avait une résolution…

R - Oui, plusieurs même…

Q - …votée à l’unanimité par… Mais je pense à la 2085 - pardonnez-moi d’être un peu technique - il y avait trois points essentiels dans cette résolution : favoriser le dialogue avec les groupes armés, organiser…

R - Non, pas les groupes armés, les groupes du Nord. Pas les groupes terroristes.

Q - Pas les groupes terroristes, mais les groupes armés, les groupes armés, je crois que c’est dans la résolution ; il y avait : permettre des élections présidentielles et législatives avant avril 2013 dans ce pays. Est-ce que ces points, pour vous, ont été…

R - Restent à l’ordre du jour ? Bien sûr !

Q - Non, mais attendez, est-ce que l’intervention de la France s’inscrit dans cette résolution 2085 ?

R - Bien sûr !

Q - Favorise-t-on le dialogue avec les groupes armés lorsqu’on intervient ? Est-ce qu’on pourra permettre la tenue d’élections présidentielles et législatives dans ce pays dont on rappelle, Monsieur Fabius, que pour l’instant, c’est un président intérimaire issu d’un putsch militaire.

R - Oui, Monsieur Revel, la réponse, si je peux me permettre, est dans votre question ! Si les groupes terroristes prennent le contrôle de l’ensemble du Mali, aucune de ces conditions ne peut être remplie.
Je réponds maintenant sur le fond. Bien évidemment, nous intervenons dans le cadre de cette résolution 2085 et des autres résolutions, qui sont au nombre de trois.
De même, trois aspects doivent être respectés. L’action des Nations unies n’est en effet pas simplement de nature sécuritaire.
Premièrement, vous avez raison de rappeler la nécessité du dialogue politique. Elle existait avant, elle existe maintenant ! Il appartient au gouvernement malien une fois que les choses seront un peu stabilisées, de prendre contact avec les populations du Nord, avec différents groupes, pour trouver des solutions, car il existe un vrai problème du Nord, indépendamment du terrorisme. Cette nécessité politique existe et nous l’avons rappelé à plusieurs reprises au gouvernement malien qui en est bien conscient.
Deuxièmement, une action doit être menée en matière de développement. Le Mali est un pays pauvre, les pays voisins le sont également, il faut donc les aider en matière de développement.
Et, troisièmement, il y a cette dimension sécuritaire, cette dimension militaire, qui est obligatoirement renforcée aujourd’hui, mais qui n’est qu’un élément de ce plan en trois volets. Donc sur ce point, vous avez tout à fait raison de rappeler quel est l’esprit des résolutions des Nations unies et nous nous situons exactement dans cet esprit.

Q - Donc je vous ai posé cette question - pardonnez-moi - parce que l’on ne comprend pas forcément bien pourquoi la France, soudainement, est intervenue au Mali ! Vous disiez tout à l’heure, « il n’y a pas dans la Constitution malienne »…

R - …Et je vais revenir au chapitre 1 ! Monsieur Revel…

Q - …Non, non, vous disiez qu’il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de démarcation entre le Nord et le Sud. Vous avez raison, au Mali, il n’y a pas, constitutionnellement. Mais pourquoi a-t-on décidé que les terroristes du Nord avaient franchi une ligne et qu’ils allaient dans le sud ? Puisqu’il n’y a pas de ligne ? Vous l’avez dit tout à l’heure…
R - Parce que, Monsieur Revel, il n’est pas mauvais, de temps en temps, de descendre du ciel des idées sur le terrain. Regardez une carte de géographie du Mali. Vous verrez que lorsque des groupes terroristes et qui sont revendiqués comme tels, qui pratiquent la torture, l’exaction, l’amputation ou des assassinats, quand vous voyez deux colonnes qui descendent, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, qu’ils prennent une ville qui s’appelle Konna, qu’ils se dirigent vers Mopti et s’ils prennent Mopti, ils prennent Bamako.

Q - C’était le dernier verrou.

R - Lorsque vous constatez qu’ils font ça, alors vous ne vous posez pas des questions métaphysiques ! Le président du Mali appelle la France au secours, et dit : « Venez, sinon nous sommes morts ». Et à ce moment-là, dans le cadre de la légalité internationale, la France - et c’est son honneur - décide d’intervenir. Voilà la réponse.

Q - En combien de temps avez-vous décidé d’intervenir ?

R - La main du président Hollande n’a pas tremblé. Nous nous sommes réunis et nous avons réfléchi ensemble, le président, le Premier ministre, le ministre de la défense, moi-même, et le président a pris la décision, cela a pris 24 heures.

Q - Vous évoquiez tout à l’heure le soutien diplomatique…

R - En connaissant les risques que cela suppose, car une décision politique, et j’allais dire une décision d’État, ce n’est pas une décision positive à 100 % et qui ne comporte aucun risque ! Ça, n’importe qui peut la prendre ! C’est une décision qui comporte des risques. Mais le plus grand risque eut été, aussi bien pour le Mali, pour l’Afrique, pour l’Europe et pour nos ressortissants, de décider de ne rien faire ! J’ai lu telle ou telle opinion totalement minoritaire, de gens disant : « Mais non, il n’aurait pas fallu », etc. Qu’est-ce que cela veut dire ? Aujourd’hui, à Bamako, il y aurait les mêmes qui ont pris les otages, les mêmes qui coupent les mains, les mêmes qui veulent appliquer la Charia, les mêmes qui veulent tuer dès lors qu’on ne pratique pas leur religion, et alors, nous serions là, et on aurait dit « qu’est-ce que fait la communauté internationale ? Qu’est-ce qu’elle aurait dû faire ? Qu’est-ce qu’elle aurait dû faire avant ? C’est l’honneur de la France d’être un pays qui sait dire non.

Q - Pourquoi, justement, en tout cas côté européen, la France est seule dans cette histoire ? Vous avez évoqué les soutiens diplomatiques tout à fait réels à notre intervention. Le soutien opérationnel a l’air quand même, côté européen, assez maigre !

R - Non ! Alors je vais…

Q - On avait parlé des Allemands qui n’y vont pas, les Anglais fournissent un avion ou deux...

R - Je vais compléter votre information. D’abord, le Mali a demandé le secours de la France. La France est ce qu’on appelle la nation cadre, et nous avons le soutien, y compris pratique, de la Grande-Bretagne, de nos amis danois, de plusieurs autres grands pays qui fournissent du transport. Nous avons l’appui des Américains pour ce qui concerne les communications et le transport. Nous avons l’appui sous différentes formes que je n’ai pas à préciser, d’autres nations d’Europe, et nous avons le soutien absolument unanime des pays d’Europe !

Q - Donc l’Europe n’est pas absente de cette affaire…

R - Mais heureusement que non !

Q - Mais sur le terrain, la France est en première ligne…

R - Mais parce que c’est elle qui était en situation d’intervenir ! Simplement, qu’il n’y ait pas là non plus de confusion, la France va être épaulée, et relayée nous l’espérons, par les troupes africaines !

Q - Vous parliez tout à l’heure aussi de l’Algérie dont vous nous disiez qu’elle avait autorisé le survol de son territoire. En même temps, ces groupes armés qui sont dans le nord, si on les repousse toujours vers le nord, ils vont finir par se retrouver en Algérie ! Et les Algériens n’y tiennent pas…

R - C’est pourquoi…

Q - … Essentiellement.

R - Bien sûr !

Q - Donc qu’est-ce quel est leur intérêt, dans cette affaire ?

R - Leur intérêt, vous savez l’Algérie est un grand pays qui a souffert du terrorisme pendant plus de dix ans, et qui a connu peut-être 100.000 morts, 200.000 morts. Donc l’Algérie sait ce que c’est que le terrorisme. C’est la raison pour laquelle, les Algériens sont tout à fait conscients de cela. En même temps, vous avez raison, quand on regarde une carte, on peut se dire - mais ce serait une vision courte et les Algériens n’ont pas la vision courte - que s’il y a des terroristes, il est préférable qu’ils se battent au sud, que chez soi. Simplement, les Algériens ont une vision large, et puis ils doivent se dire « mais les terroristes, maintenant, lourdement armés, un jour, ils peuvent s’en prendre au Mali, voire à l’Europe, mais un jour, ils peuvent aussi s’en prendre à l’Algérie ! ».
Donc, nous travaillons avec les Algériens, nous avons discuté de cela à plusieurs reprises, nous continuons d’en discuter. Je dois souligner notre collaboration et ce que nous avons à l’esprit - mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ce sont des choses qui viendront plus tard - c’est que si les troupes africaines doivent remonter au nord, au nord du Nord, eh bien évidemment, il faudra que les Algériens ferment leurs frontières !

Q - Sur le fond, en quoi ce type d’intervention, lorsqu’un gouvernement africain est en danger, je le rappelle, issu d’un putsch, il y a quelques mois à peine, demande l’aide de la France, en quoi la réponse de Paris aujourd’hui, rompt-elle avec ce que faisait la France habituellement, lorsqu’un gouvernement africain lui demandait d’intervenir ? On se souvient il y a très longtemps, Monsieur Fabius, du discours de Cancun de François Mitterrand ou celui de La Baule, en direction des pays du Tiers-monde, grande déclaration, « le ciel des idées et la réalité du terrain », pour reprendre votre expression tout à l’heure sur un autre sujet, mais en quoi aujourd’hui, on peut dire que François Hollande rompt avec la façon dont son prédécesseur, critiqué à ce moment-là, avait, de « traiter », entre guillemets, l’Afrique ?

R - Mais cela n’a simplement rien à voir, Monsieur Revel ! Qu’a-t-on pendant longtemps reproché à la France ? Il y a un dictateur qui est au pouvoir en Afrique, il y a une opposition qui représente le peuple, qui voudrait le pouvoir, il y a même parfois des élections, qui lui donnent le pouvoir, et la France intervient et dit : « Non, c’est le dictateur qui reste en place ». Mais là, cela n’’a absolument rien à voir ! Vous avez un président, qui est un président de transition, un Premier ministre, il s’agit de gens parfaitement démocrates, et vous avez, de l’autre côté, des terroristes. Le rôle de la France n’est pas de dire : « Bienvenue, mesdames et messieurs les terroristes » ! Enfin, il n’y a pas beaucoup de dames, parce qu’on les tue.

Q - Il y a quand même eu de grandes tirades sur le fait que la France prétendait être le gendarme de l’Afrique, etc., la Françafrique, etc., on a l’impression que cela continue ! Ce n’est pas forcément d’ailleurs une…

R - Mais non !

Q - …une mauvaise chose, mais enfin, cela a l’air quand même de s’inscrire dans la continuité !
R - Non. La communauté internationale reconnaît parfaitement la légitimité du président Traore et du Premier ministre Cissoko. Une autorité légitime attaquée par des groupes terroristes, qui non seulement veulent s’en prendre au pays, mais aux pays voisins, et la France dirait : « Moi, cela m’est égal » ?

Q - Mais peut-être que la situation malienne est un tout petit peu plus complexe ! En fait, les islamistes ont sans doute profité d’une rébellion menée par des Touaregs qui ne sont pas des gens forcément islamisés, pour s’insérer dans cette rébellion et mettre à bas et occuper le nord du Mali. Mais à…

R - C’est la raison pour laquelle, Monsieur Revel, j’essaie de faire attention à mon expression, j’ai dit que l’action devait être menée contre les groupes terroristes, et pas du tout contre le Nord ! Il y a, depuis longtemps, un problème qui, malheureusement, n’a pas été réglé, entre le Nord du Mali et puis la capitale. Il faut prendre en considération - et c’est aux Maliens de le faire - les réalités du Nord. C’est ce à quoi invitent d’ailleurs les Nations unies dans les résolutions dont nous avons parlé tout à l’heure. Et bien sûr, il faut faire cela. Mais sans confondre le Nord et les groupes terroristes.

Q - Laurent Fabius, vous évoquiez depuis tout à l’heure la guerre contre le terrorisme, vous évoquiez aussi des voies minoritaires, peut-être qu’il s’agissait de Dominique de Villepin qui disait ce matin que « les conditions de la réussite de cette opération n’étaient pas réunies » ; il s’interroge : « comment le virus néoconservateur a-t-il pu ainsi gagner tous les esprits ? » ; il parle de la « guerre contre le terrorisme » qui est le vocable qui était employé…

R - J’ai connu M. de Villepin mieux inspiré.

Q - Oui, parce que l’idée de la guerre contre le terrorisme aujourd’hui est complètement revendiquée, complètement acceptée par le gouvernement que… que vous représentez ?

R - C’est une question ou une affirmation ?

Q - C’est une question !

R - J’essaie de m’exprimer clairement ; j’ai dit qu’il fallait bloquer les groupes terroristes. Je n’ai pas employé le terme que vous venez d’employer.

Q - Lui, le sens de sa démonstration, c’est de dire « finalement toutes ces interventions, cela n’aboutit qu’à essaimer le terrorisme de pays en pays, de Libye vers le Mali…

R - Ecoutez, je préfère me concentrer sur les responsables politiques qui, aujourd’hui, exercent des responsabilités.

Q - Il y a, en ce moment, 8 Français détenus au Sahel par Al-Qaïda au Maghreb islamique. Est-ce que vous savez s’il y a une possibilité qu’ils se trouvent dans les zones qui sont actuellement bombardées ?

R - Je ne vais pas entrer dans beaucoup de détails sur les localisations pour des raisons que vous comprendrez aisément. Mais j’essaie d’aller au fond de votre question. Nous avons des contacts avec les familles des otages qui sont des personnes extrêmement responsables. La situation des otages est une situation effrayante. La situation des familles est extrêmement difficile. La séquence telle qu’elle était prévue n’était évidemment pas celle-là ! Puisque, je vous l’ai rappelé, il s’agissait qu’il y ait une intervention des forces africaines, la formation des groupes maliens, avec l’appui des Français. Pour les raisons que j’ai invoquées, les choses, à cause même des terroristes, ont dû se passer autrement. Deux observations. Premièrement, tous ces groupes terroristes sont mélangés. Or ce sont ces mêmes groupes terroristes qui détiennent les otages et qui voulaient prendre l’intégralité du Mali en otage !
La réponse est toute simple ! Ce n’est pas en cédant aux terroristes qu’on va protéger les otages ! Bien sûr, c’est une situation extrêmement difficile ! Nous sommes en contact avec ces familles, et encore une fois, je respecte leurs sentiments et je partage vraiment la situation extraordinairement difficile qui est la leur.
Le nouveau directeur du Centre de crise du Quai d’Orsay, M. Le Bret, qui est notre ancien ambassadeur en Haïti, qui est un homme tout à fait remarquable, a pour mission d’être au contact en permanence avec les familles d’otages. Le président de la République recevra ces familles dans les prochains jours, comme je les ai reçues très récemment. C’est une situation très difficile ; personne ne peut dire qu’il n’y ait pas de risques !

Q - Le président de la République recevra donc les familles des otages dans quelques jours. En tenant compte à la fois de l’intervention en Somalie et de l’opération au Mali, tout à l’heure vous avez dit « la main du président de la République n’a pas tremblé ». Peut-on dire que François Hollande s’est métamorphosé en chef de guerre, tout à coup, il est chef des Armées, évidemment de par la Constitution, et quel type de chef de guerre est-il aujourd’hui ? « Sa main n’a pas tremblé », est-ce que vous pouvez y ajouter, peut-être, un qualificatif pour qu’on comprenne bien de quelle métaphore il s’agit, de quelle transformation il s’agit ?

R - D’abord, ce qui s’est passé en Somalie, qui est terrible et qui est un échec, n’a aucun rapport dans le temps avec ce qui se passe au Mali.

Q - Oui, c’est une absolue coïncidence si les deux opérations sont en même temps.

R - Oui. Cela fait déjà plusieurs semaines que les services de la DGSE nous avaient informés qu’il y avait une possibilité de mener une intervention pour essayer d’exfiltrer l’agent de la DGSE, M. Allex. Il fallait trouver le moment propice, il y a notamment des circonstances climatiques, etc. Et finalement, le président de la République, sur proposition des services auxquels il faut rendre hommage parce que c’est évidemment extraordinairement dangereux et risqué, a décidé d’approuver cette opération qui, malheureusement, s’est mal déroulée.
En ce qui concerne le Mali, c’est une décision grave, effectivement, de répondre à l’appel d’un pays qui vous dit : « Je vous demande de venir à mon secours. Sinon je me noie ! » Et donc nous avons discuté de cela. Il se trouve que j’ai une certaine expérience politique et le propre des hommes d’État, c’est de réfléchir, mais le moment venu, c’est également de savoir prendre des décisions qui présentent toujours des risques. Le président de la République a évalué les risques et il a pris la décision de dire oui à ce peuple qui se noie, dans le cadre de la légalité internationale. Et c’est là où je dis, l’ayant vu agir, que sa main n’a pas tremblé.

Q - Sur la Somalie, pouvez-vous nous en dire un peu plus ? On s’interroge pas mal sur le sort de Denis Allex, est-ce qu’il est vraiment mort ? On parle d’un ancien militaire français qui serait disparu ?

R - Les renseignements que j’ai sont ceux que m’ont donnés le ministre de la défense et la DGSE ! Je n’en ai pas d’autres ! L’extrême vraisemblance est qu’il y ait eu deux de nos hommes qui ne reviendront pas. Je vous demande d’ailleurs d’être attentifs à cela, il est très possible que dans les jours qui viennent, les terroristes, qui avaient enlevé M. Allex instrumentalisent en utilisant des images, etc.

Q - Parce que eux disent qu’il ne serait pas mort.

R - Oui. Il faut faire très attention à cela. C’était une opération très difficile, très risquée…

Q - Qu’il fallait tenter ?

R - Oui, je pense que c’était la recommandation des services eux-mêmes. Il faut bien voir que cet homme appartenait aux services. Ceux qui nous ont recommandé de faire l’opération…

Q - Cela fait trois ans qu’il était détenu…

R - Trois ans dans des conditions inhumaines - ceux qui nous ont recommandé d’intervenir sont ses frères d’armes ! Et c’est sur cette base que la décision a été prise.

Q - Qui va continuer à diriger l’opération ? Vous accompagnez le chef de l’État dans un voyage à Abou Dabi à partir de lundi. La main ne tremble pas, mais qui va avoir la main ferme en votre absence et en celle du président de la République ?

R - Il n’y a aucune absence !

Q - Le conflit continue !

R - Il n’y a aucune absence ! D’abord, nous sommes informés non pas heure par heure, mais minute par minute de ce qui se passe ! Vous savez que dans l’avion présidentiel, il y a le téléphone. Sinon, je vous le confirme. Le Premier ministre reste à Paris. De toutes les manières, nous partons lundi soir, nous revenons mardi soir. Le Premier ministre est à Paris ; il recevra lundi soir, comme c’est normal, les responsables des groupes parlementaires, Jean-Yves Le Drian, chargé de la Défense, restera lui aussi à Paris. Il n’y a aucune interruption d’aucune sorte.

Q - La France sort de dix ans de présence en Afghanistan et on ne peut pas ne pas se poser la question, Laurent Fabius : avez-vous une idée de la durée de cette intervention au Mali ? Est-ce une question de semaines, de mois, d’années ?

R - Je pense que, pour ce qui est de l’aspect impliquant le plus directement la France, c’est vraiment une question de semaines ! Après, on peut venir en appui, mais nous n’avons aucune vocation à rester durablement !

Q - Il n’y a pas de parallèle à faire entre l’intervention en Afghanistan et l’intervention au Mali ?

R - Non, je ne crois pas.

Q - Il n’y aura pas d’intervention durable au sol et notamment dans le nord du pays ?

R - Non, mais c’est un pays qui doit et peut être géré par ses ressortissants ! Simplement, si vous avez une partie du sol où sont implantés des groupes narcoterroristes, parce qu’il y a un lien de plus en plus fort entre les trafics de drogues, les trafics d’armes et le terrorisme, cela représente une menace énorme pour l’Afrique, et pour l’Europe, comme elle l’est pour l’Amérique, l’Amérique du Sud ! Donc il faut combattre ces fléaux. Mais ce n’est pas seulement à la France de faire cela ! C’est à l’ensemble des pays démocratiques !

Q - Une question de semaines, dites-vous ; cela signifie que ceux qui pointent un risque éventuel d’enlisement se trompent ?

R - Oui, nous n’avons absolument… il n’y a aucun parallèle à faire avec l’Afghanistan, non.

Q - Vous parlez de terrorisme. En France, le plan Vigipirate vient d’être renforcé.

R - Oui.

Q - Cela veut dire qu’on a des craintes, ou des informations de menaces particulières qui nous visent en ce moment ?

R - À partir du moment où le Mali, la France, d’autres pays répliquent au terrorisme, il peut y avoir évidemment des mesures de rétorsion ! Donc le président, le Premier ministre et le ministre de l’intérieur ont tout à fait raison de renforcer le plan Vigipirate. J’ai moi-même pris des dispositions pour ce qui concerne nos postes diplomatiques. Je vous en donne deux exemples. Le lycée français à Bamako demain, sera fermé pour un jour parce qu’il y a des dispositions à prendre. J’ai également demandé au proviseur du Lycée français du Niger, aussi, Niamey, que demain les élèves ne s’y rendent pas afin qu’on sécurise tout cela.

Q - Que pensez-vous des déclarations de ce leader islamiste malien qui, ce matin, au JDD, dit « la France a ouvert les portes de l’enfer » ? C’est de l’intimidation ?

R - Oui, c’est une bonne définition.

Q - Mais ces menaces dont vous nous parlez, c’est…

R - Il faut faire très attention parce que, compte tenu de ce que sont les activités terroristes dans plusieurs parties du monde, compte tenu du fait que la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, est un des grands pays qui sont potentiellement visés, l’Europe aussi, il faut prendre toutes les précautions possibles !

Q - Mais la France serait potentiellement visée, mais le renforcement du plan Vigipirate ne s’appuie pas sur des menaces précises ?

R - Non, pas précises par rapport à ce conflit-là ! Mais le rôle d’un gouvernement responsable, c’est de prendre les devants./.

publié le 19/03/2014

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