Entretien de l’Ambassadeur avec le quotidien Echourouk [ar]

Plus de 400.000 Algériens ont obtenu un visa pour la France en 2015

L’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Emié, évoque dans cet entretien avec le quotidien Echourouk plusieurs questions bilatérales, notamment la coopération économique, la mémoire, les visas, la coopération sécuritaire, la coordination diplomatique concernant les questions internationales et régionales comme la situation en Syrie et en Libye, la lutte antiterroriste « à l’ère de Daech ». L’Ambassadeur a répondu à nos questions et a mis les points sur les "i".

Les relations franco-algériennes connaissent une convergence de points de vue au niveau bilatéral, régional et international. Comment Paris évalue-t-elle ses relations avec Alger ?

Les relations franco-algériennes sont très satisfaisantes. Les deux pays partagent des intérêts communs. Les Présidents François Hollande et Abdelazziz Bouteflika se sont engagés à construire une coopération d’exception entre les deux pays, et c’est ce qui se concrétise sur le terrain. Dans les domaines politique et diplomatique, nous sommes main dans la main pour arriver à un accord concernant la crise malienne, parce que la paix et la sécurité au Mali font partie de nos intérêts communs.

L’Algérie et la France luttent ensemble contre le terrorisme. La France a déjà salué la solidarité de l’Algérie à la suite des attaques de Paris en 2015. La coopération algéro-française est dense et riche dans le domaine économique et elle est très satisfaisante dans le domaine culturel, comme en témoigne le SILA, dont la France était l’invité d’honneur. Dans le domaine des relations humaines, il n’y aucun autre pays avec lequel nous partageons des relations aussi solides et diverses que l’Algérie, et c’est le cas pour l’Algérie aussi.

Nous ne pouvons nier, toutefois, la divergence des points de vue concernant les questions régionales, notamment les crises syrienne et libyenne !

En effet, les positions divergent concernant la crise syrienne, mais il y a un dialogue constructif et optimiste pour atteindre les mêmes objectifs que sont l’instauration de la paix et de la stabilité dans cette région. La France lutte contre Daech et reste mobilisée pour l’affaiblir. L’Algérie a un autre point de vue et je considère qu’il est normal que deux partenaires puissent diverger sur certains sujets.

Concernant la crise libyenne, nous travaillons côte à côte et nous soutenons l’Envoyé spécial des Nations Unis en Libye pour que l’accord signé en décembre dernier se concrétise.

Permettez-moi de saluer le rôle majeur de l’Algérie dans la réussite de la conférence de Paris sur le climat. Les relations franco-algériennes sont aujourd’hui des relations qui se basent sur un travail commun pour des sujets d’intérêt partagé.

En parlant de relations franco-algériennes, nous parlerons forcément de la question de la mémoire. Certains en Algérie appellent encore la France à présenter ses excuses. La « France officielle » répondra-t-elle à ces demandes ? Jusqu’à quel point cette relation bilatérale est-elle otage de l’histoire coloniale de la France ?

Nous partageons une histoire commune, parfois douloureuse, et nous devons assumer cette histoire ensemble. La France a beaucoup travaillé sur la question de la mémoire. Le président François Hollande a utilisé des mots forts dans son discours lors de sa visite en Algérie en 2012, il a reconnu les massacres de la France en Algérie. La France a fait un autre pas très important lorsque le Secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants et de la mémoire a effectué une visite à Sétif à la veille de la commémoration du 8 mai 1945. Je comprends ceux qui demandent plus, mais il faut regarder vers l’avenir et garder le passé dans nos mémoires. Sur ce sujet, je pense que le dialogue se poursuit et nous travaillons sur d’autres questions, comme celle des archives.

Les récentes attaques terroristes à Paris ont soulevé une large polémique sur la réduction des visas délivrés aux Algériens. Est-il vrai que le quota des visas pour les Algériens a été réduit ?

Vous me donnez l’occasion de démentir ces rumeurs : nous n’avons pris aucune mesure pour réduire le nombre de visas délivrés aux Algériens. Bien au contraire, les chiffres montrent une augmentation du nombre de visas délivrés, en cohérence avec la politique du gouvernement français que cette ambassade applique, et qui accorde le visa à tout Algérien remplissant les critères établis. En 2014, l’ambassade de France a délivré plus de 330.000 visas, un chiffre que nous avons largement dépassé en 2015.

Quel est ce chiffre ? Et quel est le taux de refus en 2015 ?

Nous avons recensé plus de 550.000 demandes et nous avons accordé plus de 400.000 visas aux Algériens en 2015. Le taux de refus ne dépasse donc pas les 25%.

Vous avez parlé de relations économiques entre les deux pays. En Algérie, tout le monde s’accorde pour dire que ces relations bénéficient uniquement aux entreprises françaises et que l’économie française est la grande gagnante.

Vous savez que le principe d’un partenariat économique est basé sur l’existence de deux partenaires qui travaillent pour créer de la richesse. Les entreprises françaises viennent en Algérie pour des contrats de partenariat et pour accompagner la mise en œuvre des objectifs définis par le gouvernement algérien. Franchement, je ne pense pas que d’autres entreprises investissent en Algérie comme le font les entreprises françaises, qui s’engagent sur le long terme et emploient de la main d’œuvre algérienne. Un exemple : l’entreprise qui gère le métro d’Alger emploie 3.500 personnes. Il en est de même pour BNP Paribas qui emploie 1.400 Algériens. En plus de cela, les entreprises françaises transfèrent leurs technologies et leur savoir-faire en Algérie et travaillent en étroite collaboration avec les entreprises algériennes. Nous développons ensemble des entreprises qui participent à la création de richesses et qui sont bénéfiques à la fois aux entreprises françaises et à nos partenaires algériens. Les sociétés françaises ne sont pas des ONG, elles sont des entreprises qui viennent pour faire des bénéfices, et une partie de ces bénéfices est investie en Algérie. Vous pouvez vérifier que ce que je dis est vrai. Le taux d’intégration de l’usine Renault a dépassé les objectifs définis, et c’est la même chose pour l’usine Alstom d’Annaba.

Le partenariat franco-algérien est un partenariat « gagnant-gagnant », ce n’est pas qu’un slogan. Permettez-moi de préciser que la France est le premier investisseur en Algérie hors hydrocarbures, avec 2,15 milliards d’euros. Le meilleur exemple se trouve dans le secteur automobile. Je suis content de voir que des constructeurs automobiles internationaux ont suivi l’exemple de la France et ont construit des usines en Algérie. Posons-nous alors la question suivante : qui a été le premier à le faire ? Quel pays a donné l’exemple ? Quel pays a pu faire de la construction automobile une réalité en Algérie ? La France. Et c’est aussi le cas pour l’usine Sanofi, spécialisée dans les médicaments, qui produit 70% de ses ventes en Algérie.

En dépit de ces données, les transactions commerciales entre la France et l’Algérie ont reculé au profit de la Chine, qui est désormais le premier partenaire commercial de l’Algérie.

Je ne sais pas sur quels chiffres vous vous basez. Les statistiques de la Banque Mondiale montrent que la France est le premier partenaire commercial de l’Algérie, alors que d’autres chiffres disent le contraire !

Je parle, Monsieur, des données officielles du gouvernement algérien.

Oui. Nous n’avons pas reculé, c’est les autres qui avancent plus vite. Nous sommes présents dans plusieurs secteurs et nous profitons des opportunités qui se présentent à nous. Concernant les chiffres, 500 entreprises françaises travaillent en Algérie, et 7.500 entreprises exportent vers l’Algérie et travaillent directement avec les entreprises algériennes. La chambre de commerce algéro-française compte 1.400 membres, un chiffre plus important que celui de la chambre de commerce franco-britannique. C’est la raison pour laquelle je dis que la France est le premier partenaire de l’Algérie. Il se peut que des chiffres nous classent en 2ème position, mais les statistiques sur les investissements établissent que nous sommes le premier partenaire de l’Algérie.

Le projet de déchéance de nationalité a soulevé une grande polémique en France. Comment une telle mesure pourrait contribuer à la lutte antiterroriste ?

Ce projet a été décidé par le président François Hollande après les attaques terroristes du 13 novembre. Le Premier ministre Manuel Valls a déclaré que cette mesure est symbolique et que la Nation est en droit de l’infliger à celui qui la trahit au plus haut point. Vous devez savoir que la loi existe déjà, mais le nouveau projet touche les Français binationaux nés en France. Le Président proposera cette loi au Parlement et même si elle est adoptée, son application sera très limitée parce qu’appliquée seulement à ceux condamnés pour crime contre la Nation.

Votre Excellence, on a l’impression que le traitement des binationaux est discriminatoire. Ce sont de bons Français s’ils font des exploits et deviennent des Algériens dès qu’ils sont suspectés de terrorisme !

Les Français sont des Français sans discrimination, ils sont tous égaux. Nous œuvrons pour le respect et la protection de tous les citoyens français. Peu importe leurs origines, leur nom ou leur religion. Nous œuvrons pour qu’aucun citoyen français ne soit ni exclu ni marginalisé. Nous devons nous méfier de ceux qui veulent diviser la société française. C’est là l’objectif des terroristes. Nous devons défendre le principe d’égalité de tous les Français devant la justice.

Cela s’applique au niveau officiel mais les médias français attirent l’attention sur les origines des terroristes.

Les médias font leur travail comme vous le faites ici en Algérie. Vous devez comprendre que c’est cela la France riche et plurielle. Tout le monde sait que Zinedine Zidane est d’origine algérienne, que Platini est d’origine italienne, que le Premier ministre Valls est d’origine espagnole et que l’ancien Président est d’origine hongroise. Nous défendons cette diversité qui est la force de la France. La société française a la chance de compter des citoyens issus de l’immigration et auxquels la République offre l’opportunité de tenir des postes à hautes responsabilités.

La haine contre les musulmans et l’islamophobie s’est accrue en France et en Europe, notamment après les attentats de Paris. Que fait votre gouvernement contre cela ?

Il y a en France un discours fort sur la nécessité de faire la différence entre le terrorisme et la religion. Nous dénonçons catégoriquement l’islamophobie et toute tentative d’amalgame. Les musulmans sont aussi des victimes du terrorisme : le policier Ahmed Merabet, mort dans l’attaque contre Charlie Hebdo, et le jeune violoniste algérien, mort dans les attaques du 13 novembre, étaient des musulmans. Dans le monde, la plupart des victimes du terrorisme sont des musulmans, c’est une réalité. Les autorités françaises sont prudentes et œuvrent à lutter contre ce phénomène et à protéger les lieux de culte musulman. L’islam est la deuxième religion en France. Elle occupe une place méritée, comme les autres religions.

A quel niveau, la France se coordonne-t-elle avec l’Algérie dans la lutte antiterroriste ?

Il y a un dialogue sans tabou et très franc avec l’Algérie sur ce sujet et un échange d’expériences et d’expertises. En France, nous n’avons pas assez d’imams français pour officier dans les lieux de culte musulman. La France a signé des conventions avec l’Algérie, le Maroc et la Turquie pour que ces pays délèguent des imams qui ont assimilé les principes de la République et de la laïcité. Nous travaillons avec eux et avec l’Algérie pour développer un discours qui rejette l’extrémisme.

Contrairement à l’usine Renault qui est entrée en partenariat avec le gouvernement algérien, l’usine Peugeot a choisi des partenaires privés. Y aurait-il une crainte de travailler avec le gouvernement ?

Peugeot est une entreprise privée. Elle a choisi des partenaires privés et un partenaire public. C’est Peugeot qui choisit et non le gouvernement français. Je souhaite que ce projet, en cours de négociations, voie le jour bientôt. C’est un projet ambitieux qui fera d’Oran un pôle industriel pour la construction automobile. Les discussions entre Peugeot et l’Algérie se poursuivent. Vous savez qu’en Algérie il existe plusieurs procédures administratives, mais il y a une vraie volonté chez les deux parties de réaliser ce projet. J’espère que ce sujet sera évoqué lors de la visite du Premier ministre Manuel Valls, à la fin du mois de février, à l’occasion de la tenue du Comité intergouvernemental de haut niveau.

Les entreprises françaises critiquent beaucoup la règle 49/51. Avez-vous senti, chez les autorités algériennes, une souplesse pour abandonner cette règle ?

La maxime dit "A Rome, fais comme les Romains". Moi je dis "En Algérie, fais comme les Algériens !". Nous sommes dans votre pays et nous respectons vos lois. Lors de ma rencontre avec les hommes d’affaires français, j’ai senti qu’ils n’appréciaient pas cette règle. Mais les entreprises qui veulent investir en Algérie doivent la respecter

publié le 01/02/2016

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