Entretien de M. Valls au quotidien El Watan [ar]

El Watan 09/04/2016

Vous présiderez à Alger, avec le Premier ministre Abdelmalek Sellal, la troisième session du Comité intergouvernemental de haut niveau. Quel bilan faites-vous de la coopération bilatérale dans un tel cadre d’échange ? Des accords sanctionneront-ils cette session ?

Les relations franco-algériennes ont beaucoup progressé depuis la visite d’Etat du président François Hollande, en décembre 2012. Je m’en réjouis. Nous développons un partenariat d’exception qui se décline dans de nombreux domaines : échanges politiques, économiques, culturels et humains bien sûr. Beaucoup a été fait lors des deux premiers Comités intergouvernementaux de haut niveau.

Cette troisième édition se fixe pour objectif d’ouvrir de nouveaux horizons pour notre jeunesse. Nous agissons, en lien notamment avec les écoles françaises, pour l’éducation. Nous agissons aussi pour la formation professionnelle, la santé, l’emploi. Ce Comité sera également l’occasion de nouveaux partenariats économiques, de pactes d’actionnaires, d’accords sur des projets à long terme créateurs d’activité et d’emplois. La France dit ainsi sa confiance en l’avenir de l’Algérie.

Les entreprises françaises occupent une place de choix parmi les opérateurs étrangers installés en Algérie. On dit que le caractère commercial de cette présence prime sur le transfert de technologie. Qu’en pensez-vous ?

En réalité, c’est tout le contraire ! La France s’honore de l’ancienneté et de la qualité de sa présence en Algérie. Elle ne se contente pas de « faire du commerce », elle crée des emplois, contribue à la formation professionnelle, investit, s’installe dans la durée.

Les entreprises françaises transfèrent ici leur expertise, leur savoir-faire. C’est vrai tout particulièrement dans le domaine de l’automobile avec l’usine Renault, de la santé avec Sanofi, du ferroviaire avec Alstom, ou de l’assainissement des eaux avec le partenariat entre Suez Environnement et Seaal.

140 000 Algériens travaillent directement ou indirectement grâce à des entreprises françaises ! C’est pour cela que nos entreprises sont pionnières pour répondre aux priorités économiques algériennes actuelles — diversification et promotion de la production nationale — dans une logique de partenariat.

L’Algérie est affectée par la baisse des revenus pétroliers. Demeure-t-elle attractive aux yeux des investisseurs français ?

Bien sûr ! Les 400 entreprises françaises présentes en Algérie continuent d’investir. La France, grâce à sa présence en Algérie, grâce à son opérateur de promotion économique Business France, continue d’accompagner ces entreprises, comme celles qui souhaitent développer leur activité dans votre pays. La France est d’ailleurs le premier investisseur hors hydrocarbures en Algérie à hauteur de plus de 2 milliards d’euros.

Le Forum que j’aurai le plaisir d’ouvrir lors de ma visite à Alger, permettra d’aboutir à des partenariats productifs solides dans les domaines de la technologie, de la formation. Près d’une centaine d’entreprises françaises, grands groupes comme PME et ETI, y participeront. Nous souhaitons en revanche que les entreprises françaises puissent avoir de la visibilité, évoluer dans un environnement clair, sécurisé, en particulier sur le plan juridique. Il est important de leur offrir le cadre le plus adapté.

Les Français d’origine maghrébine font les frais de l’amalgame, par des politiques français, entre islam et violence. Les Algériens reçoivent avec beaucoup d’inquiétude les nouvelles d’agression que subissent des musulmans de France. Que fait l’Etat français pour garantir à ces citoyens protection et respect ?

C’est un fait, le nombre d’actes antimusulmans a augmenté et c’est inacceptable. Nous y répondons avec une très grande fermeté. Des dispositifs ont été mis en place pour protéger les mosquées. La détermination du gouvernement à sanctionner les actes comme les paroles est totale.

Cette détermination est la même pour lutter contre tous les amalgames. L’islam est la deuxième religion de France. L’immense majorité des musulmans de France aspirent à vivre leur appartenance spirituelle dans la sérénité, au cœur de la République. Ils n’ont bien sûr rien à voir avec ceux qui pervertissent le message de l’islam, commettent le pire, asservissent et tuent. Je rappelle d’ailleurs souvent que les musulmans sont, dans le monde, les premières victimes du terrorisme.

Le terrorisme continue de frapper dans plusieurs régions du monde sans distinction de cibles ou de victimes, en Europe notamment. Où en est la coopération bilatérale dans la lutte contre la menace terroriste ?

La France et l’Algérie agissent côte à côte dans un partenariat de très grande qualité. Nos deux pays savent très bien que face à cet ennemi commun qu’est le terrorisme islamiste, il faut une coopération très étroite en matière de renseignement, mais aussi militaire.

Cette coopération, nous souhaitons encore la renforcer. Dans le domaine de la lutte contre la radicalisation, l’expérience et l’expertise de l’Algérie, qui a payé un lourd tribut durant la décennie noire, sont précieuses. La visite du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, en décembre 2014 a permis de mettre en place une coopération ambitieuse dans le domaine de la formation des imams algériens qui serviront en France.

L’instabilité qui frappe des pays comme la Syrie et la Libye a montré les limites de l’intervention militaire comme solution pour le règlement des conflits. La France pense-t-elle revenir aux vertus du dialogue et de la solution politique ?

Les frappes aériennes en Irak et en Syrie contre les bastions de Daech ont permis de faire reculer l’ennemi. Tous les jours, nos forces armées progressent. Cette intervention militaire doit bien sûr s’accompagner de solutions politiques sur le long terme : c’est la position de la France. En Libye, notre priorité absolue est de conforter le gouvernement de M. El Sarraj pour qu’il se maintienne durablement à Tripoli. La France a, sur cette question, la même position que l’Algérie.

Au Mali, la stabilisation du pays passe par la mise en œuvre de tous les volets de l’Accord d’Alger par toutes les parties concernées, le plus rapidement possible. Et je veux saluer, à nouveau, le rôle décisif que joue l’Algérie en faveur de la paix dans ce pays. Il y a eu ces derniers mois de nombreuses consultations entre nos deux pays sur ces questions. Car nous sommes, comme les autorités algériennes, très préoccupés par les risques que représenterait pour nous tous un Moyen-Orient plongé dans le chaos.

L’alignement français sur la position marocaine dans le conflit du Sahara occidental est la source d’un désaccord avec la politique extérieure algérienne. Le partenariat d’exception entre Alger et Paris n’est-il pas assez solide pour aboutir à une même vision sur l’issue à espérer pour ce conflit ?

Nous soutenons le travail des Nations unies pour trouver une solution juste, durable et mutuellement acceptée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité. Nous souhaitons que la Minurso puisse accomplir son mandat et que celui-ci soit prochainement renouvelé.

C’est le sens du dialogue que nous avons entrepris ces dernières semaines et qui produit des résultats, afin notamment que la relation entre le Maroc et les Nations unies s’apaise. Notre politique à cet égard n’a pas changé. Nous pensons, par ailleurs, que le rapprochement entre Alger et Rabat est un élément important pour la stabilité du Maghreb.

La procédure d’octroi des visas pour la France demeure très lente malgré les promesses faites notamment par le chef de l’Etat français. L’espoir de voir cette procédure améliorée est-il possible ?

Les efforts faits depuis deux ans sont considérables et la situation s’est nettement améliorée. En 2015, la France a ainsi traité plus de 560 000 dossiers de demande de visa et délivré plus de 422 000 visas aux demandeurs algériens, contre 330 000 en 2014 et 230 000 en 2013.

75% des demandes dans les trois consulats généraux français en Algérie reçoivent une réponse positive. Un certain nombre de professions, dont celles de médecin, architecte, journaliste ou d’avocat ainsi que les institutions et entreprises bénéficient de facilités de dépôt et d’un traitement personnalisé et accéléré.

Le deuxième progrès important concerne les visas de court séjour. Nous accordons un nombre croissant de visas de circulation qui permettent de se rendre régulièrement en France et dans l’espace Schengen, sur une période de plusieurs années, sans être obligé de demander un nouveau visa.

A Alger, ils représentent désormais près de 50% des visas attribués. Les étudiants bénéficient quant à eux d’un système leur évitant de subir les délais d’attente de la période estivale. En 2015, les visas d’études ont augmenté de 58% et plus de 5600 étudiants ont rejoint les établissements d’enseignement supérieur français. Une nouvelle hausse de 30% est attendue pour la campagne 2016. C’est dire combien le gouvernement est attaché à améliorer les échanges humains entre nos deux pays ! C’est cela, aussi, notre partenariat d’exception.

N. B. :
L’entretien a été réalisé antérieurement à la protestation par le ministre des Affaires étrangères, mercredi dernier, auprès de l’amabassadeur de France en Algérie dans le sillage de l’affaire des Panama Papers.

publié le 26/04/2016

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