Entretien de M. André Parant à TSA

Entretien de l’Ambassadeur de France en Algérie M. André Parant à TSA (28 octobre 2012)

Le président François Hollande a reconnu les massacres du 17 octobre 1961. S’agit‑il d’un premier pas de la France vers la repentance sur les crimes coloniaux commis en Algérie ?

En effet, dans son communiqué du 17 octobre dernier, François Hollande a été le premier président de la République française à reconnaître, au nom de la République, ces faits historiques. En rendant hommage aux victimes de la répression du 17 octobre 1961, le chef de l’État s’inscrit dans le prolongement des déclarations apaisées adressées de part et d’autre de la Méditerranée sur les sujets de mémoire depuis le mois de mai dernier.

Pour le reste, je vous renvoie au message que le président Hollande a adressé au président Bouteflika le 5 juillet, à l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Le chef de l’État français y écrivait : « J’ai bien entendu votre appel, le 8 mai dernier, à une lecture objective de l’Histoire, loin des guerres de mémoire et des enjeux conjoncturels. Français et Algériens partagent une même responsabilité, celle de se dire la vérité. Ils le doivent à leurs aînés, mais aussi à leur jeunesse. La France considère qu’il y a place désormais pour un regard lucide et responsable sur son passé colonial si douloureux et en même temps pour un élan confiant vers l’avenir ».

De son côté, le président Bouteflika a adressé, le 14 juillet, un message à son homologue français dans lequel il évoquait les profondes blessures qu’avait laissées la période coloniale en Algérie, et invitait son homologue à construire ensemble « un avenir de paix et de prospérité pour les jeunes de nos pays ». Il appelait enfin à « exorciser le passé en en faisant ensemble, dans des cadres appropriés, un examen lucide et courageux ».

J’en conclus qu’il y a une volonté claire des deux côtés de la Méditerranée de reconnaître avec lucidité les faits historiques et de bâtir, par le dialogue, un avenir partagé.

Le président François Hollande est attendu début décembre à Alger. Les deux pays divergent fortement sur le règlement de la crise malienne. Cette crise ne risque‑t‑elle pas d’éclipser les retrouvailles souhaitées entre les deux pays ?

Je sais que certains défendent l’idée selon laquelle il existerait des divergences majeures entre Alger et Paris sur ce sujet. C’est regrettable, et surtout c’est contraire à la réalité, car la France et l’Algérie sont aujourd’hui sur une même ligne face aux défis majeurs que recouvre le dossier malien.

La France et l’Algérie se concertent en effet étroitement et régulièrement à ce sujet depuis le début de la crise. Ce fut le cas notamment lors des récentes visites du ministre des Affaires étrangères et du ministre de l’Intérieur à Alger et, en octobre, de M. Messahel à Paris. Elles se concertent aussi avec tous ceux qui sont concernés, et en particulier la Cédéao et les pays du champ. Et aujourd’hui, il existe une approche commune non seulement à nos deux pays, mais à l’ensemble de la communauté internationale, qui repose sur deux volets : un volet politique, pour rétablir un pouvoir stable à Bamako et restaurer, par le dialogue avec les groupes non terroristes et les représentants des populations du nord, l’intégrité territoriale du Mali ; et un volet militaire, pour éradiquer le terrorisme et les trafics d’armes et de drogue du Nord‑Mali.

C’est cette double approche qui a présidé à l’adoption, le 12 octobre, par le Conseil de sécurité des Nations unies, de la résolution 2071. Je rappelle que cette résolution a été co‑parrainée, notamment, par les pays africains membres du Conseil, qu’elle a été votée à l’unanimité et qu’elle a été saluée par les autorités algériennes.

C’est également cette double approche qui a prévalu lors de la réunion, le 19 octobre à Bamako, du Groupe international de soutien et de suivi de la situation au Sahel, à laquelle toutes les parties concernées étaient représentées, et au cours de laquelle le rôle central des organisations africaines, et singulièrement de l’Union africaine, a été souligné.

L’intervention militaire au Nord‑Mali aura‑t‑elle lieu malgré l’opposition de l’Algérie ?

Dans sa résolution 2071, le Conseil de sécurité rappelle qu’il y a plusieurs réponses à apporter à la crise que traverse le Mali, des réponses à la fois politiques, humanitaires, des réponses en matière de développement mais aussi des réponses sécuritaires. À cet égard, le Conseil exprime clairement sa disponibilité, je le cite, « à donner suite à la demande des autorités maliennes de transition qu’une force militaire internationale prête son concours aux forces armées maliennes en vue de la reconquête des régions occupées du nord du Mali ».

Les autorités algériennes ayant salué cette résolution, je ne vois pas la contradiction ou l’opposition que vous soulignez. Il y a au contraire une vision globale et bien équilibrée qui prend en compte les différentes dimensions du problème et que nous partageons. Pour le reste, c’est maintenant aux Africains de s’entendre sur les modalités d’une intervention afin de rétablir l’intégrité territoriale du Mali.

La France donne l’impression de privilégier ses intérêts au risque de gêner l’Algérie sur la question sensible des Touareg...

Si une intervention militaire a lieu, le moment venu, pour lutter contre le terrorisme du Nord-Mali, c’est qu’elle aura été décidée par la Cédéao et l’Union africaine, et approuvée par le Conseil de sécurité des Nations unies. Et elle sera confiée à une force africaine.

En faire un problème entre la France et l’Algérie me semble extrêmement réducteur. Nous parlons d’enjeux majeurs pour la stabilité régionale et internationale, qui concernent bien plus que nos deux États et qui ont fait l’objet d’un consensus lors du vote de la résolution 2071 du Conseil de sécurité des Nations unies. On ne peut pas faire comme si les autres pays, et notamment les pays subsahariens, qui sont directement menacés par le terrorisme, n’existaient pas et n’avaient pas demandé l’aide de la communauté internationale !

Par ailleurs, dès lors qu’il s’agit de combattre le terrorisme, je ne vois pas en quoi les intérêts de la France divergeraient de ceux de l’Algérie... Votre pays, qui a plus souffert du terrorisme que n’importe quel autre pays, a montré que, face à ce fléau, aucune compromission n’était possible.

Ceci étant, une chose est certaine : toute intervention doit être soigneusement préparée et conduite dans des conditions qui garantissent qu’elle n’aggravera pas la situation. C’est l’objet des discussions qui ont débuté et vont se poursuivre au cours des prochaines semaines pour en définir les modalités... Et puis, n’oubliez pas qu’à côté du volet militaire, il y a un volet politique, dont l’un des objectifs sera précisément de préparer le terrain à une éventuelle intervention, en permettant de distinguer, parmi les groupes présents au Nord‑Mali, entre ceux qui sont prêts à s’engager dans un processus politique (c’est à dire à accepter les principes de l’intégrité territoriale et de l’unité du Mali, et à renoncer à la violence), et les autres, avec lesquels tout dialogue est impossible.

Que va dire François Hollande aux Algériens lors de sa visite à Alger ?

Vous le saurez bientôt. Soyez patients ! Ce n’est maintenant plus qu’une question de semaines…

On évoque la signature d’un traité d’amitié ou d’un partenariat stratégique. Quelles en sont les grandes lignes ?

Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’on ne part pas de rien. La relation franco‑algérienne est extrêmement dense et riche à tous les niveaux, que ce soit sur le plan humain, en matière culturelle, éducative, scientifique dans le domaine économique... Je crois qu’on exagère souvent les divergences de vues et les difficultés entre la France et l’Algérie.

L’objectif n’est donc pas de réinventer la relation franco‑algérienne, c’est de la renforcer, de lui donner un nouvel élan, comme l’a souligné le ministre Laurent Fabius lors de sa visite en Algérie en juillet dernier. Ce nouvel élan devra s’incarner dans une forme de partenariat entre nos deux pays qui reflète le caractère exceptionnel de notre relation et notre volonté commune de lui donner encore plus de force, plus de vigueur dans tous les domaines, qu’il s’agisse du dialogue politique, de la dimension humaine, de la coopération ou des questions économiques.

Les visas et la circulation des personnes demeurent un sujet de tensions récurrent entre les deux pays. Le changement de la majorité en France n’a pas eu d’impact sur la politique migratoire et la question de la délivrance des visas par la France...

Je n’ai pas été témoin, pour ma part, de ʺtensionsʺ entre la France et l’Algérie sur ce sujet. Il est vrai qu’il y a ici une très forte demande de visas et que cette demande va croissant, ce qui montre avant tout l’intérêt que portent les Algériens à la France et l’excellence de nos relations. Nous y apportons une réponse tout aussi forte, puisque le nombre de visas délivrés par nos consulats généraux en Algérie est passé de 138 000 à 165 000 entre 2010 et 2011, et devrait atteindre 200 000 en 2012. Je rappelle par ailleurs que plus de 80 % des demandes de visas connaissent une issue favorable. C’est dire que des progrès notables ont été réalisés. Nous continuerons à œuvrer dans ce sens.

Enfin, permettez‑moi de dire que la circulation entre la France et l’Algérie doit être facilitée dans les deux sens : en faveur des ressortissants algériens pour se rendre en France, mais aussi des ressortissants français pour venir en Algérie.

Qu’attend principalement la France de cette visite ?

Cette visite, qui intervient l’année du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, doit être l’occasion d’exprimer la volonté de nos deux pays de hisser leur relation à un niveau qui reflète davantage encore la force des liens qui nous unissent et le fait que nos destins sont étroitement liés.

Sur le marché algérien, la France perd du terrain au profit de la Chine...

Il y a de la place pour tout le monde en Algérie. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas notre place par rapport à la Chine – qui se positionne en effet désormais parmi les premiers fournisseurs de l’Algérie, même si la France la précède d’une courte tête – mais notre capacité à développer des relations économiques franco‑algériennes toujours plus fortes et plus équilibrées, dans l’intérêt partagé de nos deux pays.

Nous devons voir ce développement en termes de complémentarité, notamment pour ce qui concerne la création d’emplois et le développement industriel, dont la France et l’Algérie ont également besoin. La ministre Nicole Bricq a largement abordé ce sujet lors de sa visite à Alger il y a quelques semaines. Je vous rappelle à cet égard que nous avons 450 entreprises en Algérie, qui contribuent au développement économique du pays, avec 35 000 emplois directs et près de 100 000 emplois indirects. Nous sommes aussi l’un des grands clients de l’Algérie, et la France est ouverte aux investisseurs algériens. Les relations économiques ne doivent pas être vues à sens unique.

L’article est disponible sur le site de TSA : http://goo.gl/BjCTY

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publié le 19/03/2014

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