Entretien de M. André Parant avec L’Expression

"INVESTISSEMENTS, VISAS, GUERRE AU MALI Ce qu’a dit l’ambassadeur de France"

Article paru dans le journal L’Expression le 28 juillet 2013, par Salim AGGAR

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Alors que la France et l’Algérie préparent discrètement la première réunion du Comité interministériel de haut niveau, présidée par les Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Jean-Marc Ayrault, nous nous sommes rapprochés de l’ambassadeur de France à Alger, S.E.M. André Parant pour faire le point sur les relations algéro-françaises. Les résultats de la visite du président Hollande en Algérie, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays, la question des visas, mais aussi le point sur la situation inquiétante dans le Monde arabe et la crise au Mali, sont autant de questions sur lesquelles l’ambassadeur de France a bien voulu répondre.

L’Expression : L’évolution des relations bilatérales algéro-françaises au cours de ce demi-siècle s’est faite en dents de scie. Comment expliquer ce calme qui prévaut actuellement dans les relations entre Paris et Alger ?
SE l’ambassadeur : Entre la France et l’Algérie, les liens humains sont peut-être plus forts encore. Nous avons 132 ans d’histoire partagée. Il y a en France plusieurs millions d’Algériens et de Français d’origine algérienne. La langue française constitue un trésor commun. C’est précisément la puissance de ces liens réciproques, souvent vécue de manière passionnelle, qui a pu, dans le passé, être source de difficultés ou de malentendus. Mais c’est aussi elle qui, j’en suis convaincu, a vocation à faire de la relation franco-algérienne le moteur de la Méditerranée de demain.

Cinquante ans après la fin de la Guerre d’Algérie, la tension demeure vive quant à l’héritage historique commun. Comment expliquez-vous qu’entre la France et l’Allemagne la page a été tournée 17 ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais pas entre la France et l’Algérie depuis 1962 ?
Le parallèle avec la relation franco-allemande est intéressant : plus de cinquante ans après le Traité de l’Elysée qui a scellé le rapprochement entre nos deux pays, l’entente franco-allemande constitue le moteur de l’Union européenne et la meilleure garantie de sa pérennité. Pour en arriver là, la France et l’Allemagne ont choisi de mettre en commun ce qu’elles avaient de plus précieux, en regardant avec lucidité le passé, et en bâtissant un avenir commun.

Sept mois après la visite du président Hollande, en Algérie, comment peut-on qualifier aujourd’hui les relations algéro-françaises ?
La visite d’Etat du président de la République en décembre dernier a permis de franchir une nouvelle étape dans l’approfondissement de nos relations mutuelles. La déclaration d’Alger pour l’amitié et la coopération a ouvert une nouvelle ère qui s’est traduite, ces derniers mois par de nombreuses visites ministérielles, par un flux continu de visites parlementaires et par la signature de nombreux accords et programmes d’actions. Nous aurons, pour la première fois dans quelques mois, la première réunion du Comité interministériel de haut niveau, présidée par les Premiers ministres de nos deux Etats. Nous sommes donc, progressivement, en train de hisser les relations franco-algériennes à la hauteur de leur potentiel.

De bonnes relations entre les deux pays encouragent-elles le climat des affaires et la coopération entre les deux pays ? Comment se fait-il que la France investisse plus au Maroc et en Tunisie, alors que le marché algérien est plus important avec environ 40 millions de consommateurs et un PIB par habitant de 4110 dollars, l’un des plus élevés dans la région ?

Les relations économiques entre nos deux pays sont aujourd’hui satisfaisantes, mais peuvent être approfondies. L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France en Afrique. Les échanges bilatéraux représentent 10 milliards d’euros. 450 entreprises françaises sont implantées sur le marché algérien, et contribuent à la création d’emplois en Algérie à hauteur de 40.000 emplois directs et 100.000 emplois indirects. Quant au stock d’investissements français en Algérie, il s’élève à 1,85 milliard d’euros. Je tiens à rappeler que la France est le premier investisseur hors hydrocarbures en Algérie.

Cela étant, nous voulons faire davantage encore. Nous avons ainsi installé le 28 mai, à l’occasion de la 3ème visite en Algérie de la ministre du Commerce extérieur, Nicole Bricq, le comité mixte économique franco-algérien (Comefa), nouvelle instance de dialogue portant sur l’ensemble des aspects de la relation économique bilatérale, comme prévu par la déclaration d’Alger. De même, le partenariat industriel qui a été engagé entre nos deux pays à l’occasion de la visite d’Etat du président de la République permet d’encourager davantage d’entreprises françaises et algériennes à investir ensemble. D’ores et déjà, le forum de partenariat organisé à l’hôtel El Aurassi, les 28 et 29 mai, a constitué un franc succès et ses résultats n’ont pas attendu : à peine deux mois après sa tenue, 25 sociétés présentes sont en cours de négociation et 9 ont déjà conclu un partenariat avec une entreprise algérienne.

Quels enseignements tire la France de son intervention au Mali ?
S’il fallait tirer de cette intervention un enseignement, je mentionnerais deux éléments. D’une part, nous n’avons d’autre choix que la réactivité et la fermeté face au terrorisme international.
Le peuple algérien le sait plus que tout autre. Au mois de janvier, il s’en est fallu de quelques heures pour que le Mali soit dirigé par des groupes terroristes. Et c’est l’intervention de la France qui a permis, que sept mois plus tard, la sécurité soit rétablie, que dans quelques jours se tienne une élection présidentielle et que des fonds très importants aient été recueillis auprès de la communauté internationale, dont 280 millions d’euros de la France, pour faire redémarrer le Mali. Le deuxième élément, c’est que le dialogue entre la France et l’Algérie, qui a été constant tout au long de la crise, est crucial. Les réunions qui auront lieu à l’automne entre les responsables de nos diplomaties permettront de le renforcer encore.

L’Algérie a été le seul pays d’Afrique du Nord à n’avoir pas été contaminé par le phénomène des révolutions arabes. Comment analysez-vous ce fait ?
La région a connu dans l’année écoulée des bouleversements profonds, au cours desquels les peuples tunisien, égyptien, libyen, syrien ont exprimé leurs aspirations au changement. Malgré certaines similitudes, des processus différents se produisent dans chaque pays, dans des contextes institutionnels distincts.

Contrairement aux attentes de nombreuses parties occidentales, la révolution arabe a consacré l’arrivée des islamistes au pouvoir, en Egypte, en Tunisie, au Maroc et en Libye. Vous attendiez-vous à une telle évolution sur le plan politique ?
Il n’y a pas de chemin unique vers la démocratie. Ce qui compte, c’est que chaque pays puisse bénéficier de l’expérience des autres et tirer les leçons de ce qui se passe ailleurs.

Les révolutions arabes ont créé un climat d’instabilité politique dans nombre de pays d’Afrique du Nord, notamment en Libye où le consul de France a échappé à une tentative d’enlèvement et en Egypte qui connaît une nouvelle mutation politique. Quelle est votre analyse de cette situation en rapport avec ses répercussions possibles sur l’Europe ?
Ces transitions arabes prendront du temps. Les situations ne sont pas les mêmes selon les pays. On ne peut pas mettre sur le même plan ce qui est en train de se passer en Égypte, ce qui se passe en Syrie dans un autre contexte qui est absolument tragique et ce qui se passe en Tunisie où, malgré les difficultés qu’il ne faut pas se cacher, nous pouvons regarder l’avenir avec espoir.

La France s’est impliquée dans l’aide apportée à la rébellion syrienne, pourtant ses intérêts ont été touchés, aussi bien en Tunisie, en Libye qu’en Egypte ! Comment expliquez-vous ce choix politique ?
Nous soutenons les aspirations à la liberté qui ont animé ces mouvements de transition, tout en nous montrant intransigeants sur le respect de deux principes : les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes, et la possibilité d’alternance qui va de pair avec le pluralisme. Les crises doivent être résolues par le dialogue inclusif, dans des conditions permettant la prise en compte des aspirations qui se sont exprimées. C’est la condition de la stabilité régionale, c’est l’intérêt des peuples de la région, c’est, bien entendu, aussi l’intérêt de la France.

La France socialiste sous Mitterrand a été le premier pays à avoir dénoncé l’arrêt du processus électoral en Algérie en 1992. On retrouve aujourd’hui la même situation, à quelques degrés moindres, en Egypte, mais la France socialiste sous Hollande n’a pas dénoncé cette situation avec la même vigueur. Que s’est-il passé entre-temps pour que la France nuance à ce point sa position ?
Je souhaite redire une fois de plus que chaque pays a une histoire unique. Par ailleurs, la France n’a jamais cessé de soutenir la démocratie et de refuser la violence. Concernant l’Egypte, je vous renvoie aux propos du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, qui le 9 juillet devant l’Assemblée nationale, a appelé à l’arrêt des violences et au rassemblement : « Il est nécessaire que ce rassemblement permette d’aller rapidement aux élections afin que l’on retrouve un processus démocratique. »

L’un des dossiers juridiques, en instance en France, demeure l’affaire des moines de Tibhirine. Quelle est votre point de vue sur le documentaire diffusé le mois de mai dernier sur France 3 ?
En ce qui concerne l’affaire de Tibhirine, elle relève d’une procédure judiciaire en cours et je respecte l’indépendance de la justice. Il ne me revient donc pas de me prononcer sur la question.

La question des visas demeure toujours d’actualité et malgré une nette amélioration du traitement des dossiers, le taux de refus des demandes algériennes est le plus élevé dans le Maghreb avec 15% en 2012, alors qu’il n’est que de 12% en Tunisie et que le Maroc bénéficie du taux le plus bas avec 7%. Comment expliquez cette différence de traitement ?
Comparons le nombre actuel de visas délivrés aux Algériens avec la situation que nous avons connue il y a quelques années ! Nous sommes passés de 137.000 visas en 2010 à 210.000 en 2012, soit une augmentation d’environ 50% en deux ans. Le nombre de visas délivrés a crû encore plus rapidement que la demande, qui a augmenté de 40% sur la même période. En outre, nous avons considérablement développé la délivrance de visas de circulation, puisque ceux-ci approchent aujourd’hui les 40%. A Alger, ce taux a dépassé les 50%, ce qui est un record. Cette problématique est parfois envisagée dans un seul sens. C’est à mon avis une erreur. La question des visas de l’Algérie vers la France, mais aussi de la France vers l’Algérie fait l’objet d’une attention très forte des autorités de nos deux pays, et nous dialoguons constamment sur les moyens de faciliter les échanges, dans les deux sens.

Enfin peut-on connaître votre réaction suite aux refus des autorités algériennes de ne pas rouvrir l’Institut français de Tizi Ouzou ?
Les autorités algériennes ont considéré que les circonstances n’étaient pas réunies pour une reprise des activités de cet institut. C’est une position que bien sûr je respecte pleinement. Je tiens cependant à souligner que de notre côté, nous restons très désireux d’aller de l’avant dès que la situation le permettra. Cet institut a une histoire, il y a une forte attente sur place et nous nous sommes beaucoup investis dans ce projet.

publié le 28/08/2013

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