Entretien de Claude Bartolone à El Khabar [ar]

Nous vous remercions de nous avoir accordé cette interview pour présenter votre point de vue sur plusieurs questions d’actualités. Comment voyez-vous ce qui s’est récemment passé en France et ce que Paris a vécu après les attaques armées contre Charlie Hebdo perpétrées par les frères Kouachi, puis l’assassinat d’une policière à Montrouge et la prise d’otages au magasin casher à la Porte de Vincennes par Coulibaly, durant trois jours de terreur ?

Des terroristes ont sauvagement assassiné 17 de nos concitoyens, parce qu’ils étaient des policiers, des journalistes ou parce qu’ils étaient juifs. Après ces trois jours de bain de sang et en réponse à ces actes odieux, a été organisée le 11 janvier la marche de Paris. Ce fût un très grand jour de fraternité, durant lequel les français ont montré leur attachement à la liberté et l’unité nationale, adressant ainsi un message clair et ferme aux terroristes "Face à la République… vous n’avez aucune chance".

Les Algériens le savent mieux que quiconque, eux qui ont souffert du terrorisme durant la décennie noire : la blessure du terrorisme est profonde et douloureuse.

Nous devons combattre le terrorisme sévèrement et fermement. C’est pour cela que nous avons décidé de renforcer nos capacités en matière de police et de justice, en mobilisant des ressources humaines et financières considérables pour faire face à ce fléau. Mais le terrorisme est universel et doit être combattu à l’échelle internationale. Dans ce cadre, la France est consciente qu’elle peut compter sur ses partenaires, dont l’Algérie, pour affronter le terrorisme et y mettre un terme.

Dans le cadre de la lutte antiterroriste, croyez-vous que l’arsenal juridique et les ressources humaines actuellement disponibles sont suffisants et puissent atteindre cet objectif ?

Notre unique but est d’étouffer le terrorisme et l’éradiquer. Une nouvelle loi a été votée et adoptée et sera bientôt en vigueur, qui permet d’interdire à ces jeunes candidats des cellules djihadistes de quitter le territoire français pour participer aux "djihad" dans d’autres pays. Cette loi vient renforcer les dispositifs de lutte antiterroriste via internet et en créant le nouveau délit d’entreprise terroriste individuelle.

Dans ce cadre, nous allons bientôt recruter plus de 1.400 agents dans les forces de l’ordre dont 1.100 seront affectés aux services de renseignements. Il est aussi prévu que les parlementaires débattent d’une autre loi sur les échanges d’informations. Les terroristes n’auront plus jamais le droit de s’installer sur notre sol : ils seront poursuivis et traduits en justice.

Enfin, nous allons multiplier les programmes de prévention de l’extrémisme, notamment en ce qui concerne les jeunes. Parce que ce fléau, comme nous l’avons vu à travers le parcours des terroristes, touche une frange vulnérable de la société qui est à la recherche de son identité. Les prêcheurs de la haine exploitent ces personnes pour en faire des automates de la mort. Nous devons assécher la terre où s’enracine le terrorisme.

Comment évaluez-vous, Monsieur le Président, la montée de l’islamophobie en France ? Nous savons que les chiffres donnés par le Collectif contre l’Islamophobie en France montrent une grave recrudescence des agressions contre tout ce que représente l’Islam en France. Après les récentes attaques, et en seulement douze jours, nous avons enregistré 120 agressions, ce qui signifie une hausse de 122% par rapport aux deux années précédentes. Pensez-vous à créer de nouveaux organes pour faire face aux actes antisémites, aux agressions contre la communauté musulmane et à la terreur qui s’est installée aujourd’hui dans la communauté musulmane de France ?

Agresser un Français musulman, c’est agresser la République toute entière. Tout acte commis contre un musulman sur le territoire français doit être puni sévèrement et fermement, de même que tout acte raciste ou antisémite.

La montée de l’islamophobie est une chose inacceptable, nos concitoyens musulmans portent en eux un pan de l’identité et de l’histoire de notre pays. La France ne peut exister sans la communauté musulmane. Que pouvons-nous faire aujourd’hui face à ces actes ? Créer des organes, c’est bien, mais nous avons besoin de procédures opérationnelles et efficaces. C’est la raison pour laquelle nous renforcerons les lois et durcirons les sanctions pénales contre les actes racistes et islamophobes, comme l’a déjà annoncé le Président de la République François Hollande.

Pensez-vous que l’Etat français doive participer à la formation des imams et des aumôniers et à leur encadrement en France ?

La France est un Etat laïc : la République n’a rien à dire sur la méthode de formation des imams en théologie et en droit islamique, mais l’Etat doit être présent pour donner les explications nécessaires et définir la laïcité et les bases de la cohabitation dans notre pays. C’est l’une des raisons pour lesquelles la France et l’Algérie ont choisi de signer, en décembre dernier, une convention pour former les imams algériens venus effectuer leur mission en France durant quelques années et leur donner des enseignements sur la laïcité. Cette formation sera assurée par l’institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris.

Vous parlez de laïcité, et vous insistez pour que ses bases soient connues par tous ceux qui veulent venir en France ou s’y installer. Nous avons beaucoup entendu ce mot après les attentats terroristes de Paris : voudriez-vous nous donner le sens de la laïcité en France ?

La laïcité est la liberté de croire ou de ne pas croire : c’est le principe d’égalité entre toutes les religions et toutes les croyances, qui suppose qu’aucune religion ou croyance n’est supérieure à l’autre. La laïcité est le chemin qu’a pris la France pour constituer la nation dans laquelle nous grandissons, étudions et cohabitons tous ensemble.

publié le 01/03/2015

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