Entretien de Bernard Emié, Ambassadeur de France, à l’APS [ar]

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Monsieur l’ambassadeur, vous êtes depuis longtemps diplomate et vous avez servi comme ambassadeur dans différentes capitales du monde (Amman, Beyrouth, Ankara, Londres). Vous venez d’être nommé ambassadeur de France, Haut représentant de la France en Algérie. Comme évaluez-vous les relations bilatérales et comment allez-vous apporter votre contribution à la consolidation et à la relance des relations entre Alger et Paris ?

M. Bernard Emié : Je tiens d’abord à exprimer d’abord ma fierté d’avoir été nommé par le Président de la République François Hollande Ambassadeur de France, Haut représentant de la France en Algérie. Alors que le cap de nos relations a été fixé en décembre 2012 par la visite d’Etat du Président de la République, il s’agit pour moi de construire et de continuer, après mon collègue et ami André Parant, à faire fructifier le partenariat stratégique scellé entre la France et l’Algérie. J’y travaillerai, accompagné de toute l’équipe de l’Ambassade de France, avec détermination, ténacité et enthousiasme, et animé d’un souci simple : obtenir des résultats.

Le partenariat économique, notamment les investissements français en Algérie, restent en-deçà des attentes. Comment allez-vous concrètement booster les investissements français ?

M. Bernard Emié : Le développement des relations économiques est au cœur de ma mission. Renforcer notre partenariat est pour nous une priorité stratégique. Nous sommes déjà le deuxième partenaire économique de l’Algérie avec des échanges s’élevant à 10 milliards d’Euros en 2013. Nous sommes le premier investisseur hors hydrocarbures et le premier employeur étranger. En effet, les 450 entreprises françaises présentes dans le pays ont permis de créer 40 000 emplois directs et 100 000 emplois indirects. Mon ambition – je ne suis pas sûr d’y parvenir mais j’y travaillerai sans relâche –est que nous redevenions le premier partenaire économique dans tous les domaines.

Le 28 mai 2013 a été mis en place le comité mixte économique franco-algérien (COMEFA), nouvelle instance de dialogue de haut niveau portant sur l’ensemble des aspects de la relation économique bilatérale. Cet outil permet de dynamiser les relations économiques entre les deux pays, en favorisant la création de nouveaux partenariats industriels et en définissant des coopérations, par exemple en matière de formation, qui favoriseront les activités des entreprises des deux pays.

Ce comité se réunira le 10 novembre prochain à Oran en présence, pour la partie française, du ministre des affaires étrangères et du développement international Laurent Fabius et du Ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique Emmanuel Macron, permettant ainsi de passer à un nouveau stade de ce processus.

La tenue de ce comité sera l’occasion d’inaugurer, en présence du Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal, l’usine de production de véhicules Renault de Oued Tlelat, qui est un des exemples les plus achevés de ces partenariats industriels dont nous souhaitons le développement. Ce type de colocalisation contribue à la densification du tissu industriel algérien, par l’importance de l’investissement en lui-même et du transfert de technologie qu’il entraîne, mais aussi par le développement d’un réseau de PME sous-traitantes autour de cette usine automobile et de l’écosystème industriel qui s’y attache. Le projet permettra de créer à terme plus de 1200 emplois directs et plusieurs milliers d’emplois indirects.

C’est loin d’être le seul exemple. L’usine Sanofi de Sidi Abdallah, dont la construction a été lancée l’automne dernier, l’implantation industrielle réalisée par Alstom à Annaba, en sont d’autres modèles. Nous devons faire toujours davantage et j’irai chercher des entreprises françaises afin d’essayer de répondre aux besoins de notre partenaire algérien.

Il ne faut pas oublier par ailleurs le travail très important mené par l’Agence Ubifrance à l’attention des PME. En 2013, 400 entreprises ont été accompagnées en Algérie par Ubifrance sur le marché algérien avec l’objectif de faciliter la mise en œuvre de partenariats avec des entreprises algériennes et ce, dans les secteurs prioritaires définis par le gouvernement algérien, parmi lesquels la santé, l’agro-alimentaire, le bâtiment, les travaux publics et l’ingénierie touristique. L’agence Ubifrance a été jumelée le 2 octobre en présence du Président d’Ubifrance, Jean-Paul Baquet, avec l’agence algérienne Algex, dans le cadre d’un projet européen dont le but est de renforcer les capacités de l’agence nationale algérienne de promotion du commerce extérieur.

Au total, mon message tient en trois mots-clés : Confiance, détermination et partenariat. Confiance dans les potentialités de l’Algérie. Détermination à répondre aux besoins et priorités algériennes dans tous les domaines. Esprit de partenariat pour travailler ensemble dans notre intérêt commun.

Soucieuse de la sécurité et de la paix à ses frontières, l’Algérie n’a de cesse de déployer des efforts pour contribuer au règlement des crises qui secouent certains pays de la région, notamment au Mali et en Libye. La France, qui a partagé la vision de l’Algérie pour mettre un terme à la crise malienne, est-elle prête à soutenir une démarche algérienne pour aider au dialogue inter-libyen afin de trouver une solution à la crise dans ce pays, qui risque de déstabiliser toute la région ?

M. Bernard Emié : Le Président de la République a eu l’occasion de saluer et de soutenir l’action de l’Algérie en faveur d’un règlement durable de la crise malienne, notamment lors de son discours fin août à la conférence des ambassadeurs.Depuis le début de cette crise, nous n’avons cessé de souligner l’importance du dialogue et de la réconciliation politique que l’opération Serval, conduite début 2013 à la demande des autorités maliennes et avec le soutien de la communauté internationale, a rendus possible en mettant un terme à l’expansion des groupes terroristes. Nous appuyons les discussions en cours et les efforts déployés par l’Algérie pour qu’elles aboutissent à un bon accord qui puisse être appliqué de bonne foi par toutes les parties.

S’agissant de la Libye, il y a eu ces derniers mois de nombreuses consultations entre la France et l’Algérie. Nous partageons avec les autorités algériennes une grande préoccupation sur les risques liés à la déstabilisation de ce pays. l n’y a pas d’autre choix que celui de renouer le dialogue entre les Libyens et de favoriser la restauration de la sécurité et des institutions de l’Etat. Le représentant spécial du secrétaire général des Nations-Unies, Bernardino Leon, joue à cet égard un rôle central pour coordonner les efforts de la communauté internationale. Les pays voisins sont pleinement associés à ces efforts et à ce titre l’implication diplomatique algérienne, articulée avec les travaux menés sous l’égide des Nations unies, est précieuse.

Le terrorisme constitue, de plus en plus, une menace réelle pour le monde entier et pour la région de la Méditerranée et de l’Afrique. Comment l’Algérie et la France peuvent-elles coordonner au mieux leurs efforts en matière de lutte contre ce phénomène transfrontalier ?

M. Bernard Emié : Nous l’avons vu avec le lâche assassinat de notre compatriote Hervé Gourdel : le terrorisme est pour la France et l’Algérie un ennemi commun et nous devons lutter ensemble sans relâche contre ce fléau. La mort horrible de notre compatriote a touché aussi bien les Français que les Algériens, qui ont tant souffert le passé de la violence terroriste, et que j’ai eu l’occasion de remercier pour leurs nombreux témoignages de sympathie et de solidarité. Je souhaite souligner ici la qualité de la coopération avec les autorités algériennes qui ont immédiatement mis en œuvre des moyens importants dès l’annonce de l’enlèvement d’Hervé Gourdel et qui se sont engagées après sa mort tragique à tout faire pour, d’une part retrouver le corps de notre compatriote et d’autre part, retrouver et punir les auteurs de son assassinat. Nous sommes reconnaissants à l’Algérie des hommes et des moyens qu’elle mobilise et déploie à cet effet.

De manière plus générale, la coordination entre la France et l’Algérie en matière de lutte contre le terrorisme est étroite et opérationnelle. La venue en mai du ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, celle en juin du ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, et celle en septembre du chef d’état-major des armées françaises le général Pierre de Villiers ont été notamment l’occasion de nous concerter sur les crises régionales et les menaces communes. Notre concertation est intense, confiante et concerne tous les domaines. Nos deux ministres sont en contact très régulièrement pour échanger et coordonner leurs positions et leurs initiatives.

Nous continuerons à travailler étroitement sur ces sujets avec les autorités algériennes durant les mois à venir, en particulier lors de la prochaine réunion des secrétaires généraux de nos deux ministères des affaires étrangères en octobre, à l’occasion de la visite de Laurent Fabius à Oran mi-novembre et lors de la tenue de la deuxième réunion du comité intergouvernemental de haut niveau présidée par le Premier ministre Sellal et par le Premier ministre Manuel Valls début décembre à Paris.

L’Algérie a toujours accordé un intérêt particulier au dossier de la libre circulation des personnes entre les deux rives de la Méditerranée. Que comptez-vous faire dans ce domaine pour faciliter cette libre circulation au regard surtout de l’importante communauté algérienne en France ?

M. Bernard Emié : L’imbrication très étroite entre les populations française et algérienne est une force pour nos deux pays et constitue un atout pour le renforcement de notre partenariat dans tous les domaines. L’importante communauté algérienne en France est une richesse de même que nos binationaux qui sont autant de liens entre les deux rives. Nous devons nous appuyer sur eux pour élargir le champ de nos relations et accélérer nos coopérations. C’est pourquoi la France a consenti à des efforts importants ces dernières années, dans trois domaines pour faciliter toujours davantage la mobilité.

D’abord le nombre de visas attribués, qui a connu une croissance significative avec 210.000 délivrés en 2013.La hausse va se poursuivre en 2014 avec probablement plus de 300.000 visas délivrés. 75% des demandes reçoivent une réponse positive dans les trois consulats généraux français en Algérie. Un certain nombre de professions, dont celle de médecin, de journaliste ou d’avocat, ainsi que les institutions et entreprises bénéficient d’un traitement personnalisé. Le deuxième progrès important concerne la durée de validité des visas de court séjour. A la demande de Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, nous accordons depuis un an un nombre croissant de visas de circulation, qui représentent à présent près de 50% du total des visas attribués, et qui permettent de se rendre régulièrement en France et dans l’espace Schengen, sur une période de plusieurs années, sans être obligés de demander un nouveau visa.

Enfin, le dernier point concerne le rythme de traitement des dossiers, qui conditionne l’échelonnement des rendez-vous. Pour faire face à l’augmentation très importante de la demande, qui atteint désormais 35 % par an, des postes supplémentaires ont été créés au sein des consulats, ainsi qu’un effort portant sur les modes d’organisation et la simplification des procédures. Nous sommes ainsi passés entre l’automne 2013 et le printemps 2014, pour le seul consulat général d’Alger, de 900 à 1 200 dossiers traités par jour. J’ai donné instruction que nous poursuivions dans ce sens, avec un objectif de 1 500 dossiers traités par jour d’ici la fin 2014. L’objectif est simple : permettre davantage d’échanges humains entre nos deux pays pour favoriser nos échanges économiques, culturels et touristiques.

Au total, je suis en Algérie, ce pays si proche de la France, avec lequel nos liens sont si denses, passionnels, affectifs, complexes aussi, avec un objectif simple : faire en sorte que cette relation franco-algérienne égale à nulle autre pour mon pays, soit portée au plus haut, au premier rang, dans le droit fil de la volonté politique affirmée par les Présidents Hollande et Bouteflika.

publié le 27/10/2014

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