Entretien d’Elisabeth Guigou à Liberté [ar]

Élisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, à “LIBERTÉ”

Élisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, livre, dans cet entretien qu’elle a accordé en exclusivité à Liberté, sa vision de la paix dans le Sahel et dans le bassin méditerranéen avec un appui à la démarche de l’Algérie quant à la primauté de la solution politique aux conflits qui rongent la sous-région. La députée de la Seine-Saint-Denis, plusieurs fois ministre, aborde également l’affaire des moines de Tibhirine, la coopération économique et l’importance des échanges parlementaires entre l’Algérie et la France.

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Liberté : Dans quel cadre s’inscrit votre visite en Algérie et quelles sont les personnalités que vous avez déjà rencontrées ?

Élisabeth Guigou : J’ai été invitée par mon homologue M. Bousmaha à lui rendre visite et, évidemment, à en profiter pour rencontrer des responsables algériens. Je viens de l’Assemblée populaire nationale dont j’ai rencontré le président, le président de la commission des affaires étrangères et une délégation de parlementaires que je connais déjà. Je les avais rencontrés, les uns et les autres, à l’occasion de la visite du président de la République — je menais la délégation parlementaire à l’intérieur de la délégation présidentielle à l’occasion de la visite de notre Premier ministre Jean-Marc Ayrault — et parce que nous avions reçu ces parlementaires à Paris aussi. Je crois que les échanges parlementaires sont très utiles. Ils permettent de mieux se connaître et d’échanger sur des situations très concrètes.

Parce que nous avons beaucoup de ressortissants d’origine algérienne en France, beaucoup de Français en Algérie, c’est toujours très agréable. Je vais être reçue par le Premier ministre, M. Sellal, tout à l’heure.

Quels sont les dossiers que vous avez évoqués avec vos homologues algériens ? Avez-vous parlé de la situation dans les pays du Sahel ?

Bien sûr. Parce que d’abord j’ai dit à mes interlocuteurs au Parlement que nous avons été très touchés et impressionnés par la réaction du peuple algérien, des médias et des autorités algériennes au moment de l’assassinat d’Hervé Gourdel. On sait que l’Algérie a terriblement souffert du terrorisme, et donc, c’est une tragédie pour vous et pour nous. Cela a beaucoup touché les Français, et je pense que nous menons d’ailleurs une action conjointe contre le terrorisme qui est très efficace et qu’il faut absolument continuer.

Nous avons en face de nous une menace qui s’étend, et je crois que ce qu’a fait la France au Mali, ce que nous faisons en Irak, ce que l’Algérie fait au Mali dans les négociations entre le gouvernement malien et les groupes du nord du Mali sont extrêmement utiles. Là, nous avons des intérêts conjoints. Nos services travaillent ensemble. Évidemment, il faut le faire. Nous avons également évoqué la situation en Libye dans laquelle nous avons une approche tout à fait comparable qui est de privilégier une solution politique. Il n’est pas question d’une intervention militaire. Là, il faut une réconciliation des Libyens entre eux. Évidemment faire en sorte que les milices puissent être désarmées.

La situation de la Tunisie a aussi été abordée et l’Algérie a une bonne coopération, notamment sur le plan sécuritaire, avec les Tunisiens. Nous avons aussi beaucoup parlé de coopération économique entre l’Algérie et la France. Elle est fondamentale et se développe. Au fur et à mesure des visites, il y a cette idée de coproduction et de colocalisation qui émerge et qui s’est installée. Il y a de plus en plus d’entreprises françaises qui viennent ici. Pas seulement des grandes : il y a des petites et moyennes entreprises, il y a des entreprises algériennes qui investissent en France. Sur la base d’un partenariat, il y a un échange de technologie et c’est une bonne chose. Et à l’Assemblée nationale, nous sommes très attentifs à ce développement économique.

Sur l’aspect culturel, n’en parlons pas. On est ici dans un institut français qui est très bien situé. De toute façon, il y a une intimité extraordinaire, la langue, l’histoire — et moi, je suis une militante de la cause euroméditerranéenne. Il faut que l’Europe se tourne davantage vers les pays du sud de la Méditerranée et vers l’Afrique subsaharienne. Les pays du Maghreb en particulier peuvent jouer un rôle de pont entre l’Europe et les pays de l’Afrique subsaharienne.

Parce que non seulement nous avons une proximité, mais aussi des défis communs. Pas seulement la sécurité, mais également la maîtrise des mouvements de populations, le défi climatique…

Si la situation au Mali commence à se stabiliser grâce à l’intervention militaire française et au processus politique mené actuellement par Alger, ce n’est pas le cas de la Libye. Comment percevez-vous une sortie de crise dans ce pays ?

Nous travaillons ensemble, Français et Algériens, et je crois à l’idée que la solution ne peut être que politique en Libye. Il n’est pas question, de mon point de vue, d’une intervention militaire. À partir de là, il s’agit de savoir comment faciliter une solution politique. Il faut que les Libyens, à travers toutes les composantes de la société, arrivent à renouer le dialogue. Moi, j’ai reçu les représentants du Parlement libyen officiel, installé à Tobrouk. Ils sont dans une situation terrible et, dans le même temps, on ne peut pas s’ingérer. Il faut absolument qu’ils engagent un dialogue. Les efforts que fait l’Algérie pour promouvoir ces rapprochements sont très importants à nos yeux. Ce n’est pas facile. Parce qu’il n’y a jamais eu d’État en Libye.

L’affaire des moines de Tibhirine refait surface avec les accusations relayées par certains médias français qui évoquent des blocages émanant des autorités algériennes à la mission des juges français, Alger a bien évidemment démenti. Pensez-vous que cette affaire va encore peser sur les relations algéro-françaises ?

Je ne crois pas. Je crois que c’est une affaire qui doit être traitée entre magistrats français et algériens. Je crois qu’entre magistrats, on se comprend. Je pense qu’il faut que nous, en tant que politiques, nous favorisions un maximum de coopération judiciaire, et après, chaque pays est souverain. Je crois qu’il est bien que les autorités algériennes et le gouvernement algérien aient permis aux juges français d’effectuer leur mission en Algérie. Après, il faut qu’il y ait suffisamment de coopération judiciaire pour qu’on aille au bout de cette enquête. Il faut explorer, comme disent les magistrats, ouvrir toutes les portes pour les refermer les unes après les autres pour trouver une explication. Je ne crois pas du tout que cela pèsera sur le futur des relations, de même que d’ailleurs, en raison précisément de l’attitude de l’Algérie et des Algériens, l’assassinat d’Hervé Gourdel, qui est une tragédie pour vous et pour nous, ne va pas altérer les relations entre nos pays et nos peuples. Je crois que ça doit nous amener à davantage de coopération et à inventer d’autres modes de coopération judiciaire. Il faut essayer de fluidifier les relations et se faire davantage confiance aussi.

La coopération économique est très dense entre l’Algérie et la France, et la sortie, le 10 novembre prochain, de la première voiture française “made in Algeria” en est l’exemple. Pensez-vous que l’usine Renault d’Oran ouvrira la voie à d’autres projets de cette envergure ?

Je l’espère ! Non seulement c’est important qu’une entreprise comme Renault puisse produire en Algérie pour le marché algérien maghrébin et africain, mais on doit multiplier ce type d’investissements. Je crois beaucoup aux investissements croisés. Ce qu’il faudrait, ce qu’il faut, c’est non seulement multiplier ce type de grands projets, mais aussi qu’on facilite davantage les investissements croisés de nos petites et moyennes entreprises qui peuvent être d’ailleurs très importantes. Ce que j’entends dire, moi, de beaucoup d’entreprises françaises surtout lorsqu’elles viennent d’arriver — les plus anciennes sont très heureuses d’être ici —, c’est qu’il y a quelquefois des obstacles administratifs qui sont difficiles à surmonter. Je ne dis pas qu’en France tout est facile. Il y a aussi beaucoup de bureaucratie. Mais il faut essayer de faciliter les choses.

La règle 49/51 ?

Ce qui me revient des entreprises françaises que j’ai rencontrées, c’est la lenteur des décisions. Sur la règle 51/49, je ne suis pas spécialiste du sujet, mais il peut y avoir des partenariats internationaux, publics privés…

Un dernier mot...

Je suis très heureuse de venir une nouvelle fois en Algérie. Je note qu’il y a un rythme annuel pour mes déplacements ici. Donc, c’est déjà bien. J’ai invité mon homologue M. Bousmaha à venir en compagnie d’une délégation parlementaire en France. Je pense qu’il faut que nous multipliions les rencontres.

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Entretien réalisé par : Salim Tamani

publié le 29/10/2014

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