ENTRETIEN. Guillaume Josselin, DG de Renault Algérie : « Renault ne fait pas de politique »

TSA, 19 novembre 2014

Propos recueillis par Achira Mammeri.

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Que représente l’usine d’Oued Telilat pour Renault ?

C’est d’abord une grande fierté d’être les premiers à avoir implanté une usine de fabrication automobile en Algérie, d’être un peu les pionniers dans ce domaine. Ce qui cadre avec notre ambition générale d’amorcer les premiers pas d’une filière automobile en Algérie pour les prochaines années. Une grande fierté aussi d’avoir tenu nos engagements en réalisant ce projet dans les délais sur lesquels nous nous étions engagés. C’est-à-dire en moins de deux ans entre la première signature des accords en présence de nos deux Présidents et l’inauguration de l’usine et la fabrication du premier véhicule.

Le sentiment dominant est donc un sentiment de fierté. En Algérie, Renault n’a pas pour seule ambition d’être un concessionnaire comme les autres avec tout ce que cela peut sous-entendre, mais bien d’être une entreprise globale. Une entreprise citoyenne qui ne se contente pas d’importer et de distribuer des véhicules. Nous avons l’ambition de créer de la valeur ajoutée. Cette valeur ajoutée, elle est déjà réalisée à travers les emplois qu’on crée.

Renault Algérie, et là je mets de côté l’usine, c’est 700 collaborateurs au siège et 3 000 collaborateurs dans l’ensemble des réseaux de distribution sur tout le territoire national. Donc, on crée de la valeur ajoutée. On crée de la richesse aussi notamment à travers la formation et le transfert de technologie. Au-delà de ces aspects, nous sommes aussi une entreprise. On est là pour faire du business, pour gagner de l’argent, pour se développer et grandir. Il n’y a aucune raison de le cacher.

L’usine d’Oran est, pour certains, plus un geste politique qu’un investissement stratégique…

J’entends effectivement ces critiques. On est pionnier, il est normal qu’on subisse des critiques. Renault ne peut pas être aimé par tout le monde. Mais probablement aussi, ce projet peut gêner certains intérêts. Renault est une entreprise qui fait du business et des affaires. À chaque fois que toutes les conditions sont réunies pour créer une usine, nous le faisons. En fait, je ne vois pas bien la dimension politique dans ce projet. Renault ne fait pas de politique.

Sur le plan financier, qu’apporte ce projet à Renault ?

Quand on initie un projet industriel, on vise le long terme. Il n’y a pas de gain sur le court terme. Lorsqu’on installe une usine, on se projette sur plusieurs décennies. Ce n’est même pas sur deux ou trois ans. Cela a été le cas des implantations de Renault dans les pays où on est présent aujourd’hui, comme la Turquie.

Notre objectif en Algérie c’est de réaliser un projet sur plusieurs phases. Les gains viendront grâce notamment au taux d’intégration qu’on réalisera en local. Plus le taux d’intégration augmentera, plus on diminuera notre logistique qui est aujourd’hui élevée. Là encore, on est dans la relation gagnant-gagnant. C’est l’intérêt de Renault d’augmenter le taux d’intégration en local, ce qui nous permettra de faire des économies et de baisser les coûts de production. C’est aussi l’intérêt de la filière automobile en Algérie de voir se développer un tissu de sous-traitance ou de fournisseurs autour de notre projet industriel.

Vous vous êtes engagé dans un investissement dans un pays où vous alternez déficit et petit bénéficie malgré votre position de leader. Pourquoi ?

C’est un risque que chaque investisseur doit prendre. Je ne peux pas vous répondre de ce point de vue-là puisque je ne lis pas dans l’avenir. Nous avons engagé un investissement mûri, réfléchi et pensé.

Quant aux déficits enregistrés par l’entreprise, je réponds encore une fois qu’il faut raisonner sur le long terme. L’objectif de l’entreprise est d’être rentable. Mais tout dépendra des conditions du marché. Il y a des exercices qui peuvent être bénéficiaires et d’autres qui sont déficitaires.

Quel est le montant de votre investissement à Oued Telilat ?

50 millions d’Euros.

« Dernaha Djazaïria », « On l’a réalisée, elle est Algérienne » ; c’est le slogan de Renault Symbol. Peut-on parler d’une voiture algérienne lorsque l’essentiel du travail est effectué à l’étranger ?

Elle est fabriquée en Algérie. Elle est fabriquée par des Algériens. 350 emplois directs ont été créés et près de 500 emplois indirects. On est dans une phase de démarrage. Il y aura d’autres phases avec un taux d’intégration plus important. Il faut bien commencer par quelque chose. Je réponds à ceux qui nous critiquent : qu’ils fassent la même chose que nous ! J’insiste : l’usine d’Oran est l’amorce de la création d’une filière automobile en Algérie.

Le prix de la Symbol produite à Oran est jugé trop élevé…

Notre volonté est de commercialiser une version haut de gamme. Une version qui soit positionnée dans le haut du segment des petites berlines familiales. On a choisi de fabriquer pour l’instant cette version qu’on a appelée « Extrême ». Version toute équipée qui dispose des dernières technologies. C’est une voiture qui a l’ABS, le double airbag, le radar de recul, un GPS intégré, etc. En termes de rapport qualité-prix, elle est extrêmement bien positionnée.

L’année prochaine, nous allons commercialiser d’autres versions qui seront moins équipées et plus accessibles financièrement. Mais sachez que c’est une intention délibérée de notre part pour positionner le véhicule dans le haut du segment. Un choix qu’on assume parfaitement. Il fallait lancer la meilleure pour montrer aussi que cette usine, qui répond à tous les standards et normes internationales en termes de qualité, peut fabriquer un véhicule de très bonne qualité et au top de son segment.

Peut-on parler de transfert de technologie et de compétence managériale quand l’usine sert à assembler les pièces seulement ?

Chez Renault, le transfert de compétence se fait tous les jours et tout le temps, à travers notamment le développement de notre réseau, la création d’emplois et la formation de notre personnel. Récemment, un accord a été signé entre la Fondation Renault et trois pôles universitaires en Algérie (Université d’Oran, HEC et l’École polytechnique d’Alger), qui va permettre à Renault de proposer des bourses d’étude aux étudiants. Cela va contribuer au développement des compétences. Sans oublier l’Académie Renault ; un centre de formation qui existe depuis 2007.

Comment évaluez-vous l’évolution du marché algérien de l’automobile ?

Le marché automobile en Algérie a du potentiel. C’est un marché qui a connu une très forte croissance. En dix ans, les ventes ont été multipliées par dix. Vous avez deux indicateurs qui mesurent le potentiel du marché automobile dans un pays. Le premier, c’est le taux d’équipement automobile pour 1 000 habitants. En Algérie, ce taux est de 100 véhicules pour 1 000 habitants. En Europe, en moyenne, il est de 600 véhicules pour 1 000 habitants. Ça laisse de la marge. Le deuxième indicateur, c’est l’âge moyen du parc roulant. Il est de 16 ans en Algérie. En France c’est 8 ans. Ces deux indicateurs nous laissent penser que sur le moyen terme, il y a un véritable potentiel de croissance du marché automobile en Algérie. Aujourd’hui, l’Algérie est le deuxième marché d’Afrique, après l’Afrique du Sud et dispose de potentialités pour devenir le premier marché automobile de l’Afrique. D’où l’intérêt d’être présent dans ce pays.

Vous résistez à la concurrence des marques asiatiques qui coûtent nettement moins cher. Quel est votre stratégie ?

Il n’y a pas de recette miracle pour devenir leader du marché automobile. Renault est une marque qui a une bonne image en Algérie. C’est presque une relation affective qu’elle a avec ses clients, c’est le cas d’ailleurs pour les autres marques françaises. Mais ce n’est pas tout : Renault a une gamme qui est bien adaptée au marché algérien, qui couvre l’ensemble du segment et des besoins. D’ailleurs, certains produits sont spécifiquement adaptés au marché algérien. De plus, Renault dispose d’un excellent réseau avec une très bonne qualité de service, notamment en après-vente.

On a tendance justement à penser que les véhicules vendus sur le marché algérien sont de qualité inférieure à ceux commercialisés eu Europe…

On commercialise en Algérie et en Europe des produits fabriqués sur les mêmes chaînes de fabrication. Mieux, les véhicules destinés au marché algérien subissent ensuite une dizaine d’améliorations. Par exemple, ces véhicules disposent d’une grille de protection sur le bloc moteur. Nous renforçons la climatisation et rehaussons la suspension de 20mm pour s’adapter au profil des routes algériennes.

Donc, non seulement les véhicules ne sont pas de moindre qualité, mais ils sont encore mieux que ceux commercialisés en Europe. Une seule différence ; c’est que les niveaux de dépollution des moteurs qui ne sont pas tout à fait les mêmes, pas par une volonté de notre part mais à cause de la qualité du carburant qui ne permet pas de commercialiser des moteurs avec un niveau de dépollution Euro5 ce qui est le cas en Europe. Certains peuvent prendre le risque, ce n’est pas notre cas, la fiabilité du moteur c’est important pour nous.

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publié le 25/11/2014

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