Discours de la ministre Fleur Pellerin à l’occasion de l’exposition "Made in Algeria" [ar]

Discours de Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication prononcé à l’occasion du vernissage de l’exposition « Made in Algeria / Généalogie d’un territoire » à Marseille

Le 19 janvier 2016

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© MUCEM

Monsieur le Ministre,

Mesdames et Messieurs les élus,

Messieurs les ambassadeurs,

Monsieur le Préfet,

Monsieur le président du MUCEM,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Un adage bien en cours chez les géographes prétend qu’une bonne carte vaut mieux qu’un long discours. En parcourant cette nouvelle exposition du MUCEM, que j’ai l’honneur et la joie d’inaugurer en votre présence, Monsieur le Ministre, il me semble difficile de leur donner tort. Entre ces murs, les cartes prennent la parole. A leur façon, elles racontent une histoire. Car les cartes sont avant tout une Imago Mundi. Et comme toute image du monde, elles ne se contentent pas de décrire un territoire : elles en font le récit et le reconfigurent. Les cartes révèlent l’intérêt, le désir ou le point de vue qui façonnent le regard de celui qui les dresse.

« Made in Algeria, généalogie d’un territoire » retrace ainsi l’histoire du regard que l’Europe a porté sur l’autre rive de la méditerranée.

Elle raconte une vision, tour à tour guerrière et marchande, poétique et politique, empreinte d’orientalisme.

L’exposition dépeint les mécanismes du contrôle, celui de l’ordre colonial. Elle retrace l’histoire d’un sentiment – devrais-je dire l’orgueil ? – qu’Hédi Kaddour appelle « prépondérance », qui a conduit une administration et des hommes à reléguer sur les territoires les plus pauvres près de 90% de la population du pays.

Mais elle raconte aussi, et elle raconte enfin, l’Algérie telle que la voient ses habitants d’aujourd’hui, de l’effervescence politique d’Alger après 1962, lorsqu’elle fut la capitale culturelle des mouvements postcoloniaux, jusqu’au regard que les artistes portent sur la topologie de leur pays, reflet de leur histoire, nationale et intime à la fois. Je pense en particulier à la très belle série des « Terres de mon père » de Zineb Sedira, qui nous emmène aux confins des Aurès pour faire le portrait de la terre des Hachem.

De l’Algérie vue de loin à l’Algérie au plus près, de l’imagerie de la conquête à celle de l’indépendance, c’est tout cela que raconte, avec beaucoup de justesse, de délicatesse et d’intelligence, « Made in Algeria ».

Nous avons profondément besoin d’œuvres et d’événements qui s’attachent à offrir un éclairage partagé sur une histoire commune. Le travail des historiens et des artistes est essentiel pour construire un avenir serein, où le passé est compris et dépassé.

En la matière, je veux saluer le travail des deux commissaires de l’exposition, Zahia Rahmani et Jean-Yves Sarrazin, qui ont su avec force talent occuper l’écrin que leur a dessiné pour l’occasion la scénographe Cécile Degos.

Merci au MuCEM et à son Président, Jean-François Chougnet, d’avoir proposé « Made in Algeria ». Merci à la Bibliothèque Nationale de France et à l’Institut National d’Histoire de l’Art d’y avoir apporté leur contribution. Merci enfin aux partenaires médias, qui sauront, je n’en doute pas, donner à cette nouvelle exposition l’écho qu’elle mérite.

On ne pouvait rêver lieu plus symbolique que le MuCEM pour accueillir cette exposition et vous recevoir en France, Monsieur le ministre. .

Vous accueillir entre ces murs est presque une évidence. Le MuCEM réserve en effet à l’Algérie une place toute particulière, dans ses collections, dans sa programmation comme dans ses coopérations.

Avec le « Le Noir et le Bleu, un rêve méditerranéen », en 2013, avec « Alger-Marseille, allers/retours, en 2014, les liens entre nos deux pays ont été souvent mis à l’honneur. Les résidences croisées comme les rencontres littéraires organisées au MuCEM y contribuent à leur tour. Nous l’avions d’ailleurs évoqué lorsque je me suis rendue à Alger, en octobre dernier.

Que Marseille réserve à l’Algérie une place si particulière relève de l’évidence géographique, intellectuelle et culturelle : la cité phocéenne est une porte ouverte sur cette mer qui nous relie bien plus qu’elle ne nous sépare. Que serait Marseille sans la méditerranée ? La mer est notre berceau et notre bassin commun.

Dans la période que nous vivons, dans cette période faite de bouleversements et de mutations, chaque génération doit pouvoir en effet trouver des lieux où l’histoire partagée et les influences culturelles réciproques sont montrées et racontées. C’est ainsi que chacun pourra à son tour apporter sa pierre et laisser sa marque sur cet héritage.

Que seraient nos deux rives sans le commerce des marchandises et des idées, qui remontent aux premiers comptoirs phéniciens ?

Que dire de l’influence d’Hippone sur l’ensemble de l’Europe, longtemps encore après la chute de l’Empire romain ?

Comment ne pas voir que dans ce bassin « où furent inventés l’agriculture et les dieux », pour reprendre le titre de l’un des espaces de la Galerie de la Méditerranée du MuCEM, les échanges n’ont eu de cesse de se tisser et de façonner ce que nous sommes aujourd’hui ?

C’est ainsi que nous répondons à ceux qui pétrifient les cultures et les instrumentalisent, pour en faire un poison identitaire ou nationaliste.

C’est ainsi que nous répondons à ceux qui essentialisent les cultures et réduisent à peu de choses leur complexité et leurs contradictions, pour justifier des replis communautaires.

Je suis de ceux qui croient que la culture est la trame sur laquelle il est possible de tisser les liens qui soutiendront le monde méditerranéen de demain. C’est l’une des vocations du MuCEM.

C’est aussi l’une des vocations d’un festival comme Babel Med, consacré aux musiques méditerranéennes, qui se tient chaque année aux Docks du Sud.

C’est le travail auquel s’attache la chorégraphe Nacera Belaza, que j’ai distingué il y a peu.

Ce même souci traverse les grands romans qui ont été publiés ces derniers mois, en Algérie comme en France. J’ai évoqué Hédi Kaddour. Mais je pense aussi à Matthias Enard ou à Kamel Daoud, à Ahlam Mosteghanemi, enfin traduite en Français, ou à Boualem Sansal.

Faire le lien entre toutes les rives, c’est ce qui habite chaque lieu de culture, à Marseille et tout autour de la Méditerranée.

Et c’est enfin - je crois pouvoir le dire - ce qui nourrit la coopération culturelle entre l’Algérie et la France. Notre dialogue n’a jamais été aussi solide ni aussi intense, et je m’en réjouis. Nos deux gouvernements ont choisi de le densifier par nos coopérations culturelles, en particulier dans le secteur du livre, du cinéma, de l’audiovisuel et du patrimoine. Des échanges réguliers entre professionnels de la culture sont prévus tout au long des années 2016 et 2017.

Quelques événements majeurs nous donneront l’occasion d’en prendre la mesure. En octobre, le Salon International du Livre d’Alger avait fait de notre pays l’invité d’honneur. Je m’y suis rendue à l’invitation du Ministre, que je remercie pour la qualité de son accueil. J’y ai vu l’intérêt profond du public algérien pour des auteurs Français, et celui des professionnels du livre français pour l’Algérie. En mars prochain, Constantine, Capitale de la culture du Monde Arabe, sera l’invitée spéciale du Salon du Livre de Paris.

Ici, aujourd’hui, comme dans les mois qui viennent, chacun pourra mesurer de quelle façon ce qui nous relie, d’une côte à l’autre, est profond, solide et inextricable. Chacun pourra venir puiser de quoi construire un avenir, singulier et collectif, à la fois lucide, serein et apaisé. Car c’est la force de la culture.

Je vous remercie.

publié le 24/02/2016

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