Décoration par l’Ambassadeur de France de Mme Dalila NADJEM [ar]


Intervention de M. Bernard EMIÉ

Ambassadeur, Haut Représentant de la République Française en Algérie


à l’occasion de la remise des Insignes de Chevalier des Arts et Lettres

à Mme Dalila NADJEM


Alger, mardi 4 octobre 2016, 19 h 00


Chère Dalila Nadjem
Chers amis du monde de l’édition, de la littérature, de la bande dessinée, et, plus largement, de la scène culturelle algérienne,

Je me réjouis tout particulièrement de vous remettre aujourd’hui vos insignes de chevalier des arts et lettres pour trois raisons :
-  la première est que votre nomination vous avait été annoncée il y a presqu’un an, ici même, par la ministre de la culture et de la communication, alors Madame Fleur Pellerin, qui effectuait une visite très symbolique en Algérie à l’occasion de l’invitation, comme invité d’honneur, de la France au Salon international du livre d’Alger pour la première fois depuis la création de ce Salon, Ce ne sont donc là que de bons souvenirs dont l’impulsion est encore forte et bien que nous ne soyons naturellement pas invités d’honneur, la France sera encore présente cette année au SILA avec de très grands noms.

-  La deuxième raison est plus triste : en effet, j’aurais voulu vous remettre ces insignes entourée des autres brillants promus : le grand critique Ahmed Bedjaoui et le célèbre dessinateur Le Hic, le 16 mai dernier, mais la santé de votre père était alarmante et vous ne pouviez être présente. Je reviendrai sur son parcours mais permettez-moi de saluer sa mémoire puisqu’il vous a quitté il y a de cela seulement quatre mois.

-  La troisième raison nous ramène sur une scène plus allante puisque a été inauguré ce matin même, par le ministre de la culture, M. Mihoubi, le FIBDA dont l’invité d’honneur est l’Italie. Ce Fibda dont vous êtes la Commissaire générale et la fondatrice et qui, cette année encore, va rayonner de ces présences multiples, des mangas à toutes les richesses, diversités et représentations de la BD algérienne et mondiale.

C’est dire combien cette soirée est la soirée idoine pour vous célébrer en bulles de toute nature, chère Dalila.

Vous êtes une femme d’exception à plus d’un titre. C’est d’abord votre parcours personnel qui force le respect. Vous avez vu le jour, permettez-moi de le dire car c’est une année forte dans l’histoire de l’Algérie, en 1956, à Montbéliard. Votre père, Abdelkader Nedjem, y travaillait à l’usine Peugeot. Je m’arrête un instant sur son histoire car elle éclaire aussi la vôtre et cette complexité de la relation algéro-française, cette relation égale à nulle autre par son caractère passionnant, passionnel, passionné, jamais banal.

Rappelons l’histoire de votre père. Il a d’abord combattu pour la libération de la France : après le front italien, il a connu les rigueurs de l’hiver 1944 sur le front de l’Est. Après la libération, il est resté en France et est rentré chez Peugeot à Montbéliard. En 1952, il revient en Algérie pour s’y marier. A partir de 1954, il milite en France pour le FLN, ce qui lui coûtera bientôt son poste chez Peugeot. Il sera interné puis assez vite placé en résidence surveillée jusqu’à l’indépendance. Pour faire vivre sa famille de 7 enfants, dont vous étiez la deuxième, il ira ensuite jusqu’à travailler sur des chantiers avant de trouver un poste de chauffeur-livreur aux Etablissements Mégnin-Bernard, société où il restera jusqu’à sa retraite.

Je reviens à vous qui effectuez alors votre scolarité à Montbéliard puis vos études supérieures à Besançon. Bien que toute votre famille soit désormais installée en France, vous faites le choix de revenir en Algérie à partir du début des années 1980. Cela n’avait rien d’évident. Vous vous y mariez et votre fille Imène y voit le jour. Vous effectuez de fréquents allers-retours avec la France jusqu’à cette période sombre de la décennie noire. En 1992, une "inattention de jeunesse" vous prive du renouvellement de votre carte de résidente en France. Vous vous installez en Algérie alors que le terrorisme islamiste lui porte des coups sanglants. Cette période des plus douloureuses vous marquera profondément mais forgera aussi plus encore la personnalité qui allait vous permettre de réussir un parcours exceptionnel que je vais maintenant évoquer.

1997 représente en effet un tournant majeur pour vous. Avec audace et force de conviction, vous emportez en effet votre premier marché dans l’édition puisqu’Air Algérie vous confie la réalisation de ses calendriers de poche. Cela vous donne les ressources suffisantes pour élargir le spectre de votre activité et vous conduit à fonder en 2001 PC Com / Dalimen et, trois ans plus tard, votre première librairie à Cheraga. Vous privilégiez d’abord le patrimoine et la publication de beaux livres. Rapidement vous devenez une référence dans le secteur de l’édition algérienne.

Vous savez toujours éditer des livres que l’on ne se lasse pas de rouvrir lorsque l’on veut s’évader vers les jardins d’Alger ou, plus récemment, dans les hammams d’Algérie. Vous accueillez aussi la plume d’écrivains, je devrais plutôt dire d’écrivaines dont la voix singulière porte, telles Fadela Amaret ou Leila Aslaoui. Mais aussi de plus jeunes plumes, notamment ces jeunes femmes qui écrivent après la tragédie de la décennie noire.

Vous choisissez aussi de vous tourner vers deux secteurs encore peu explorés. Celui de la Bande dessinée, et je vais y revenir, et celui du livre jeunesse. Votre activité continue de prendre son essor et la preuve en est que vous avez ouvert il y a quelques semaines votre librairie "Point-Virgule" à Cheraga, dans des locaux dont vous êtes propriétaire, ce qui représente un lourd investissement, affirmant encore votre souci d’être présente là où la culture n’était peut-être pas encore assez représentée, dans un de ces quartiers d’Alger qui se développent rapidement mais sans compter assez de présence culturelle.

Une de vos plus grandes réussites est dans le secteur de la bande dessinée. Vous nous direz probablement ce qui vous y a conduit mais, en 2008, vous portez sur les fonts baptismaux le Festival International de la Bande dessinée d’Alger (FIBDA) qui s’impose, année après année, comme une référence régionale voire internationale et dont l’édition 2016 a été inaugurée ce matin par le Ministre de la Culture.

Vous créez ce festival, non pour promouvoir vos seuls auteurs mais pour donner à ce neuvième art déjà porté par de remarquables auteurs tels Kaci, tout l’écho qu’il mérite et l’élan qui doit lui permettre d’attirer à lui des talents toujours plus nombreux. Un certain nombre sont présents ce soir et je voudrais saluer cette nouvelle garde qui s’illustre dans les pas de ses illustres ainés, comme Nawel Louerrad ou Youcek Koudil dit "l’Andalou". Votre festival attire aussi la sympathie, et bientôt l’adhésion renouvelée chaque année, de très nombreux BDistes confirmés venus d’Europe, et particulièrement de France, d’Afrique et d’autres continents. Vous tissez aussi des liens d’amitié et d’estime professionnelle avec plusieurs festivals, je citerais ici ceux d’Angoulême ou de Lyon dont le directeur est présent et tient chaque année à animer un atelier pour les bédéistes en herbe. Cette ambassade, à travers le soutien de l’Institut français d’Algérie, a toujours été à vos côtés pour la réussite de cet événement. L’Institut du monde arabe vous a aussi ouvert ses espaces en avril 2016 pour une exposition remarquable et remarquée sur la bande dessinée algérienne.

Ceci m’amène, chère Dalila, à évoquer aussi ce qui nous rapproche très profondément. Je l’ai dit en introduction : vous êtes née en France et y avez grandi.
Le hasard de votre parcours personnel, une "étourderie de jeunesse" comme vous nous l’avez confié, ne vous a pas permis d’acquérir la nationalité française comme vos frère et sœurs. Je sais toutefois aussi combien ceci n’a en rien atténué votre engagement pour ces valeurs que nous partageons. Ces valeurs qui sont universelles et que, dans vos choix éditoriaux et personnels, vous ne cessez d’affirmer et de défendre. Ce sont la liberté, l’égalité, la fraternité. C’est le dialogue entre les cultures et la diversité culturelle. C’est la défense des droits de la femme et la lutte contre les discriminations dont elles sont l’objet. Il suffit de lire votre catalogue qui est un manifeste pour savoir quels sont vos combats et vos espoirs. Un des titres que vous avez récemment publié et qui vous tient particulièrement à cœur est d’ailleurs « Alger sans Mozart », écrit à quatre mains par Michel Canesi et Jamil Rahmani, un livre magnifique qui dit tant sur la France et l’Algérie, sur ces liens singuliers qui unissent nos pays et nos populations.

L’histoire partagée entre l’Algérie et la France, vous en êtes une incarnation vivante. Vous êtes le produit de ces liens si spéciaux, de cette fertilisation croisée, de ces moments de crise, de guerre, de passion, d’amour partagé. Notre histoire commune aujourd’hui est aussi celle de la lutte contre la barbarie, le terrorisme, la lutte contre ceux qui veulent détruire nos valeurs, notre mode de vie, notre mode de pensée, notre mode d’être, notre monde de culture. Je me souviens combien après l’attentat contre les grands dessinateurs et les personnalités présentes au siège de Charlie Hebdo en janvier 2015, vous étiez bouleversée, détruite, effondrée. Combien vous vous interrogiez alors sur ce que cela annonçait et de quelle folie et de quelle barbarie ces auteurs étaient alors les messagers. Mais depuis, nous avons fait face.

La France, debout avec ses amis dont l’Algérie, a fait face. La France qui a été depuis lors de nouveau attaquée, meurtrie, agressée sur son territoire contre tous : français, étrangers dont des Algériens présents au Bataclan comme à Nice, contre un prêtre enfin, mais qui n’a pas plié. Car nos convictions n’en ont pas été ébranlées. Et nous restons avec cette volonté de vivre tel que nous sommes. En s’attaquant au Bataclan le 13 novembre 2015, les terroristes s’attaquaient à un lieu de musique et de culture, à un lieu de vie, à un lieu de jeunesse, à un lieu de multi-culturalité, un de ces lieux qui participe de notre vision de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, du vivre ensemble. Un de ces lieux qui correspondent aussi à ce que vous n’avez cessé d’essayer de porter et de faire vivre en Algérie, en partenariat souvent avec la France.

Dalila Nadjem, la culture, vous le savez, est un combat. La défense de la liberté de s’exprimer, de penser, de créer, sont partout et toujours un combat et vous n’avez cessé, tout au long de votre vie, de votre carrière, de votre passion, de faire partie de ses plus remarquables chevau-légers.

Pour l’ensemble de ces raisons, le gouvernement français a décidé de vous distinguer en vous décernant les insignes de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.
Dalila Nadjem, au nom de la ministre de la Culture et de la Communication, je vous fais Chevalier dans l’Ordre des Arts et Lettres.

publié le 05/10/2016

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