Conférence de presse de Laurent Fabius à Tunis [ar]

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Conférence de presse de Laurent Fabius à Tunis (14 mai 2013)

Mes mots d’introduction seront assez rapides et ensuite je serai à votre disposition.

Je suis venu ici une journée, pour rencontrer les principaux dirigeants du pays. J’ai été accueilli par mon collègue et ami le ministre des affaires étrangères, M. Othman Jarandi. Ensuite, nous avons déjeuné ensemble et nous avons fait le tour des problèmes régionaux et internationaux.

Nous avons ensuite rencontré le Premier ministre, M. Ali Larayedh, et différents ministres pour un entretien extrêmement chaleureux et dense. Ensuite, nous sommes allés rencontrer le président de l’Assemblée nationale constituante, M. Mustapha Ben Jaafar que je connais depuis fort longtemps et le président de la République, M. Moncef Marzouki, qui m’a rappelé qu’en 1989 - c’était donc au siècle dernier - alors qu’il était dans un tout petit local où il s’occupait des droits de l’Homme, il avait reçu la visite du président de l’Assemblée nationale française, moi-même à l’époque, et il m’avait remercié sans savoir que quelques années plus tard…

Et puis j’ai rencontré quelques responsables de l’opposition.
Le message que je suis venu porter à mes amis tunisiens est un message d’amitié, un message de confiance et un message de solidarité. L’amitié, c’est tout simplement le lien qui existe entre le peuple tunisien et le peuple français. Ce n’est pas inutile de rappeler que pour nous les Tunisiens sont des amis, des proches. Et beaucoup de choses, dans un monde qui est dur, sont liées à l’amitié.

La confiance parce que nous avons confiance dans ce qu’a commencé à faire la Tunisie et dans son avenir. Il ne faut pas oublier que c’est ici, vous le savez mieux que moi, dans ce pays, qu’a commencé - le printemps arabe ou la transition, je ne sais pas comment il faut dire - en tout cas ce grand mouvement. Et je pense que les Tunisiens peuvent être fiers de ce qui a été fait. Nous les Français, comme les Tunisiens, nous essayons de rester fidèles à cet idéal. Nous avons confiance dans l’avenir de la Tunisie qui est un pays avec une population jeune et éduquée, avec un peuple responsable qui a le sens de la démocratie.

Et puis c’est un message de solidarité tout simplement parce ce que, compte tenu de nos liens d’amitié, de la tradition, de l’histoire, il est bon de travailler main dans la main sur tous les plans. Vous savez que nous sommes actuellement - et nous entendons bien le rester - le premier partenaire de la Tunisie dans à peu près tous les domaines : sur le plan commercial, en termes d’implantations d’entreprises, etc. Et nous voulons aller encore plus loin.

Nous avons un partenariat éducatif et culturel très important. Et puis il y a l’interpénétration de nos sociétés. De très nombreux Tunisiens sont parfaitement intégrés en France et beaucoup de Français sont très heureux d’être ici.

Par ailleurs, nous avons préparé avec mes interlocuteurs la visite du président de la République qui viendra, comme vous le savez, dans quelques semaines, au début du mois de juillet. J’ai été extrêmement heureux de passer cette journée ici, dans ce pays que j’aime.

Q - Monsieur le Ministre, les relations tuniso-françaises ont à l’évidence connu un creux depuis la révolution tunisienne, quand on voit un peu le gel des investissements, du tourisme et de beaucoup d’autres choses. Pensez-vous que votre visite va dépoussiérer les contentieux et contribuer à tourner la page ?

R - Ma visite, j’en suis sûr, est perçue positivement. Je suis très heureux d’avoir été accueilli chaleureusement et j’espère que le message que j’ai fait passer a été bien reçu. Je le crois.
Maintenant, vous me permettrez d’avoir une petite différence d’analyse par rapport à la vôtre. Lorsque vous parlez de gel des touristes, je crois qu’il y en a eu un million l’année dernière. C’est donc un gel assez chaud, même s’il y a eu un creux lié sans doute à des problèmes d’image auxquels la presse n’est pas totalement étrangère. Il n’y a pas autant de touristes que nous le voudrions mais il y a plus de Français que d’Allemands, de Britanniques et d’Italiens réunis. Cela dit, nous voulons qu’il y ait encore plus de touristes et vous auriez dû m’entendre tout à l’heure sur une chaîne de télévision française vanter la beauté de la Tunisie.

Les investissements, non. L’année dernière, il y a eu un mouvement d’investissements important. Je pourrais vous citer Bic et d’autres sociétés. Je vous rappelle d’autre part que nous avons plus de 1 500 entreprises ici et que nous assurons plus de 100.000 emplois pour les Tunisiens. Nous sommes de loin le premier pays investisseur.
Mais nous ne nous satisfaisons pas de tout cela et nous voulons aller plus loin. Comment aller plus loin et c’est le sens de votre question ? En définissant ce qu’est notre relation. Elle est excellente et je n’ai entendu que cela de la part des autorités tunisiennes. Comme j’ai rencontré aussi les dirigeants des principaux partis d’opposition, je pense qu’ils sont parfaitement représentatifs. Il y a donc une volonté, de la part des Tunisiens et de la part des Français de travailler de plus en plus ensemble.

C’est vrai en même temps que l’Europe n’est pas dans une situation facile. Il y a moins de croissance en Europe qu’il n’y en avait auparavant. D’autre part, et les dirigeants tunisiens sont les premiers à le reconnaître, le mouvement - appelons-le printemps arabe, révolution, transition, comme vous voulez - a pu inquiéter certains. Je n’ai pas de jugement moral à porter mais par rapport aux investisseurs économiques, c’est une situation qui n’est pas très facile. Donc nous, notre rôle, c’est de dire qu’il y a une évolution démocratique, que les choses se passent de manière calme et qu’il faut être là et être là de manière forte.

Il reste un dernier point et là, je pense que vous mettez l’accent sur une préoccupation réelle, qui est la question de la sécurité. Pas au sens où souvent on l’entend ! Si les non-Tunisiens ont à l’idée qu’en Tunisie on ne peut pas marcher dans les rues, c’est complètement faux !

En revanche, ce qui est vrai, c’est que compte tenu de l’environnement international - je pense à ce qui s’est passé en Libye, ce qui s’est passé au Mali et dans la sous-région - il y a ici comme ailleurs, on l’a vu aux frontières, un certain nombre de problèmes sérieux. Et l’une des questions que j’ai abordées avec mes interlocuteurs tunisiens c’est : qu’est-ce que l’on peut faire ensemble par rapport à ce problème là ? Parce que nous y sommes confrontés à notre manière.

Lorsque nous sommes intervenus au Mali, ce n’est pas la France qui est intervenue mais c’est l’ensemble de la communauté internationale, parce qu’on ne peut pas admettre que des groupes terroristes prennent en otage tout un pays. Lorsque, l’autre jour, l’ambassade de France a sauté à Tripoli, elle n’a pas sauté toute seule ! Cela veut dire qu’il y a des groupes qui ne sont pas si loin. Donc, c’est un souci pour toutes les démocraties. C’est vrai pour la France, c’est vrai pour la Tunisie. Il y a un travail qui est fait avec des pays voisins. Nous avons parlé de l’Algérie qui collabore avec nous, que ce soit la Tunisie d’ailleurs, ou que ce soit la France. C’est vrai pour d’autres pays. Cela concerne d’une manière générale l’ensemble de l’Afrique, pas seulement l’Afrique du Nord mais l’Afrique noire aussi, l’ensemble du continent africain.

Pour me résumer, je pense qu’il faut être clair : amitié, confiance, solidarité, action commune pour porter plus loin notre partenariat ensemble. Je crois que tout cela sera très bien illustré par la visite prochaine du président de la République.

Q - Je me demandais, comme vous venez de parler de sécurité, quelle était votre analyse de ce qui se passe actuellement au djebel Chaambi à Kasserine ? Est-ce que la France participe d’une façon ou d’une autre, en collaboration sécuritaire par exemple ?
Mon autre question porte sur la visite du président Hollande. Est-ce que les dates exactes ont été arrêtées ou pas encore ?

R - Vous savez que je ne suis pas diplomate de carrière mais simplement ministre des affaires étrangères. Et j’ai appris qu’il y a une tradition, c’est que même si on connaît les dates, on ne les donne pas ce qui est un peu frustrant pour les journalistes ! Ce sera probablement au début du mois de juillet.

Sur l’autre question, non, il n’y a pas de participation française mais ce que j’ai dit concerne aussi toute une série d’événements où, même si les circonstances sont différentes, on ne peut pas accepter quand on est une démocratie qu’il y ait de tels groupes terroristes. Alors les circonstances sont différentes et il faut faire attention à spécifier les choses. Cela a été une partie importante de nos discussions avec vos dirigeants. On aimerait ne pas avoir à se soucier de cela mais que voulez-vous, ce n’est pas un jeu ! Si des groupes organisés, très armés, avec beaucoup de moyens financiers, veulent faire la loi à la place de ceux qui sont chargés de faire la loi, on ne peut pas les laisser faire.

Sur un plan plus général, au-delà de cette circonstance, nous sommes convenus d’échanger de plus en plus parce que c’est un problème qui nous concerne tous. Nous en avions déjà parlé dans le passé puisque le président de la République est venu souvent en France, et l’autre jour dans une réunion qu’on appelle 5+5 où il y avait votre ministre des affaires étrangères.

Au Mali, la France et d’autres ont fait un travail exceptionnel. Nous avons été amenés avec nos militaires à aller dans le nord, dans le massif des Ifoghas, et là nos militaires ont découvert dans des caches, des documents qui établissent qu’une partie des groupes terroristes du Nigéria étaient formée concrètement au nord du Mali, ce qui n’est pas la porte à côté.

Donc, il y a des réseaux terroristes, des réseaux narco-terroristes souvent, alimentés par la drogue, par des trafics d’armes, par des trafics d’êtres humains, et c’est le monde auquel nous avons à faire face. Les responsables sont là pour faire face et pour protéger les citoyens.

Q - À ce sujet, l’armée tunisienne est mise en échec depuis huit mois environ par un groupe de jihadistes dans les montagnes de la frontière algérienne qui a reçu le soutien d’éléments venus du Mali, chassés par l’armée française. Est-ce que vous pensez que la France pourrait apporter un soutien logistique ou autre à cette armée tunisienne qui est bien incapable de lutter contre ce nouveau phénomène ?

R - Écoutez, nous sommes présents au Mali, nous avons repoussé les terroristes, éliminé beaucoup d’entre eux, mais le phénomène terroriste n’est pas éradiqué partout et c’est la raison pour laquelle j’ai dit qu’il devait y avoir des échanges d’information, le cas échéant des équipements. Maintenant, voilà où nous en sommes et nous allons continuer à travailler ensemble.

Q - Au mois de février vous avez dit au journal « Le Point » : « je pensais au départ que la Tunisie était peut-être le pays où la Révolution pouvait aboutir à des résultats positifs ».

R - Oui, parmi tous les pays concernés, je pensais que c’était celui où ce serait le moins difficile. Et j’ai toujours la même opinion.

Q - Qu’est-ce qui motivait votre optimisme de départ et qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

R - Non, mon avis n’a pas changé. Simplement, j’essaye d’être lucide, de ne pas confondre mes espérances et mes analyses. Je pense que la Tunisie a beaucoup d’atouts. C’est d’abord le pays où est née la révolution et ceci n’est pas le fait du hasard. C’est venu de l’intérieur du pays, il faut toujours le rappeler, à travers des revendications de dignité, de lutte contre la corruption et c’était très profond. Donc, c’est le berceau.

Deuxièmement, la Tunisie est un pays dont les dimensions ne sont pas immenses et les problèmes, même s’ils sont lourds, ne sont pas les mêmes que ceux qui peuvent exister en Égypte ou dans d’autres pays de ce type.

Troisièmement, le niveau d’éducation, lié à toute une histoire, est important. Le niveau de développement économique est aussi important. Il y a une proximité avec l’Europe, la France et d’autres pays. Il y a des idéaux démocratiques qui affleurent et qui sont là. Et puis, malgré le drame - que je veux de nouveau condamner - que représente l’assassinat de M. Chokri Belaïd, il y a une tradition quand même paisible, ici en Tunisie. Quand vous regardez la vie politique, elle ne présente pas la violence qu’elle peut avoir dans d’autres pays, si vous comparez par exemple avec la Syrie.

Donc, je suis optimiste. J’ai confiance. En même temps, il y a des difficultés parce que, vous l’avez rappelé, il y a des difficultés économiques, parce que la jeunesse voudrait avoir plus vite un emploi, parce qu’il y a des problèmes qu’on ne va pas cacher comme la hausse des prix, parce qu’il y a des différences entre la côte et l’intérieur… Je vois tout cela parce que je suis un responsable politique et je ne veux pas me raconter d’histoires.

Moi, je suis confiant sur l’avenir de ce pays et sur son évolution. Je pense que vous avez une responsabilité double parce que vous avez collectivement la responsabilité de mener à bien ce que vous avez commencé, mais vous avez en plus une responsabilité vis-à-vis de tous les autres pays parce que c’est vous qui êtes le berceau d’un mouvement. Donc, si la Tunisie réussit - et cela prend du temps - ce sera un exemple pour beaucoup d’autres pays. C’est une responsabilité forte que vous avez sur les épaules. Et c’est pour cela qu’un pays comme la France, qui est la terre de 1789, doit toujours avoir une action particulière à ce niveau.

Merci beaucoup. À bientôt./.

publié le 06/03/2014

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