Cérémonie de remise des insignes de la Légion d’Honneur

Discours de M. Kader Arif, ministre délégué à la Défense, chargé des Anciens combattants (Alger, Résidence des Oliviers, dimanche 23 février 2014)

SEUL LE PRONONCE FAIT FOI

« Monsieur l’Ambassadeur,
Commandant,
Monsieur le Directeur de l’ONAC,
Mesdames et Messieurs les représentants des Français de l’Etranger,
Mesdames et Messieurs les décorés,
Messieurs les Anciens combattants,
Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie, monsieur l’Ambassadeur, de nous accueillir aujourd’hui à votre Résidence, que l’on nommait il y a 70 ans « villa des oliviers » et qui hébergea le Général de Gaulle et sa famille de juin 1943 au 18 août 1944.

Je dois vous dire que c’est avec une émotion, sincère et profonde, que je parcours depuis deux jours la ville d’Alger et ses alentours, avec des sentiments mêlés.

Une émotion personnelle puisque c’est la ville où je suis né. Ce n’est pas rien la ville où l’on naît. Chacun de vous comprendra que sa ville de naissance, sa terre de naissance, est un élément de la construction de l’homme que l’on devient. C’est une ville que j’ai quittée enfant, c’est une ville de l’absence mais où rien ne m’est étranger, ni les bruits, ni le rythme, ni les voix, ni la langue, ni les odeurs.

Une émotion aussi dans ce qui est aujourd’hui ma responsabilité, émotion qui peut apparaître plus rationnelle mais tout aussi immense car c’est celle qui évoque un destin commun, une histoire commune. Alger, l’une des rares villes étrangères décorées de la Légion d’honneur, fut un temps la capitale de la « France combattante », celle que nous allons commémorer tout au long de cette année. L’Histoire retient Londres mais c’est depuis Alger que le Général de Gaulle poursuit la Résistance et le combat pour la Libération à partir du 30 mai 1943.

Les Algériens ont payé un lourd tribut lors des deux guerres mondiales. Cette mémoire de l’engagement algérien aux côtés de notre pays concerne tous les Français. Le président de la République évoquait dans son discours du 7 novembre dernier qu’il ne pouvait y avoir de mémoire oubliée. C’est pourquoi je tenais à rappeler aujourd’hui devant vous cette vérité historique, simple mais ô combien importante. Cette histoire, permettez-moi d’en dire quelques mots.

Elle commence douloureusement en 1914 lorsque la France entre en guerre. 175 000 soldats algériens participent à la Première Guerre mondiale, fraternellement confondus avec les millions de soldats venus de toutes les provinces de France. Au total, 26 000 tués et disparus ne retrouvent pas leur terre d’Algérie et font des champs de bataille français leur tombeau pour l’éternité.

Les unités de tirailleurs et de spahis algériens sont jetées dans la Bataille de la Marne dès le mois d’août 1914. Entre 1915 et 1918, ils participent à tous les grands combats, de l’offensive de Champagne en septembre 1915 à la Bataille de la Somme. Ils tombent à Verdun, ils tombent sur le chemin des Dames.
Autant de lieux consacrés par le sacrifice commun. Peu de littérature nous permet aujourd’hui d’imaginer les efforts accomplis par ces soldats pour supporter, à plusieurs milliers de kilomètres de leurs foyers, le froid d’un pays qu’il ne connaissait pas, pour s’adapter à la culture de soldats, devenus des frères d’armes, qui leur était étrangère, pour faire de cette guerre leur combat.

Les 1er, 2e et 3e régiments de zouaves, formés notamment de bataillons issus d’Alger, Oran, Batna, Phillipeville et Constantine débarquent aussi. Le 1er s’illustre notamment au mont Cornillet à l’automne 1916. Le 2e est engagé à Douaumont en décembre 1916 et pendant l’attaque de la ferme du Godat en 1917.

Ces Algériens, qui étaient-ils ? Il s’appelait Mokhtar Halili, il était né à Ouled Benabbou. Il s’engagea dans le 2e régiment de tirailleurs et meurt sur le chemin des Dames le 17 avril 1917.

Il se nommait Lakhdar ben Ali Daasse et tomba au champ d’honneur à Douaumont en 1916.

Il venait d’Agbal en Algérie et s’engageait sous les couleurs de la France sous le nom de ben Mouloud Hidra Mohamed. Il meurt pour la France en 1915 dans la Somme.

A la fin de la guerre, les unités de tirailleurs maghrébins, une majorité d’Algériens, figurent parmi les plus décorées de l’armée française comme l’a rappelé le président de la République, François Hollande, lorsqu’il rendit hommage aux soldats musulmans morts pour la France à la mosquée de Paris mardi dernier.

Cette histoire du sacrifice des soldats algériens dans la Grande Guerre se répète vingt ans plus tard avec la défaite de l’armée française en juin 1940 qui fait 5 400 morts Nord-Africains.

Le 8 novembre 1942, les troupes anglaises et américaines débarquent à Alger sous le commandement du général Eisenhower. C’est l’opération « Torch » dont la résistance algéroise est aussi la grande actrice.

Six mois plus tard, à l’occasion du troisième anniversaire de l’appel du 18 juin, le Général de Gaulle prononce depuis Alger ces quelques mots : « Combien il est réconfortant pour des hommes qui, comme nous, sont engagés dans de dures épreuves, de se trouver ensemble, coude à coude, l’esprit fixé sur une même pensée, le cœur battant de la même ardeur ! On parlait d’union ? L’union, la voilà ! »

Depuis ce matin, j’emprunte un chemin de mémoire à travers votre ville, ma ville, et je mesure l’engagement qui fut le vôtre. Je mesure ce que fut l’importance d’Alger pour la France combattante et résistante. Je mesure enfin et surtout le sacrifice consenti par tous les Algériens.

Parmi eux, beaucoup intègrent l’armée B du Général de Lattre qui compte 260 000 militaires dont la moitié est issue des anciennes colonies d’Afrique. 150 000 soldats algériens sont mobilisés au total durant la Seconde Guerre mondiale : 16 000 meurent au combat. Beaucoup d’autres retrouvent l’Algérie blessés dans leur âme, dans leur cœur, dans leur chair.

Parmi ces 150 000 soldats engagés, monsieur Abdelkader Behih, qui n’a pu être parmi nous aujourd’hui mais dont je tiens à saluer la présence de sa fille, fut l’un des tous premiers soldats à débarquer sur les côtes de Provence le 15 août 1944. Un débarquement dont nous commémorerons l’été prochain le 70e anniversaire.

Parmi eux aussi, monsieur Maamar Bouhenni, vous ne vous êtes épargné aucune campagne puisque vous êtes engagé en Tunisie, en Italie, dans les combats de la Libération puis en Allemagne.

Parmi eux encore, monsieur Tayab Feraoune, vous vous engagez dès le 7 septembre 1939 avant de participer à la campagne d’Italie dans laquelle vous êtes grièvement blessé par éclat d’obus avant d’intégrer le 7e Régiment de Tirailleurs Algériens.

Un parcours qui rencontre alors celui de monsieur Mohand Salah Hamrit.
Incorporé au 7e RTA le 21 août 1943, vous participez à la campagne d’Italie avant de débarquer à Saint-Tropez le 17 août 1944 pour rejoindre l’Alsace, le Jura et les Vosges où vous êtes grièvement blessé le 13 octobre 1944.

Enfin, monsieur Abdelkader Kefif, vous avez mis votre courage et votre abnégation au service de la France du 2 septembre 1939 au 25 juin 1940, période durant laquelle, on le sait, les combats ont été tout particulièrement meurtriers.

Je suis d’autant plus ému de vous remettre aujourd’hui les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur que deux d’entre vous appartenaient au 7e Régiment de Tirailleurs Algériens au sein duquel mon père a participé à la campagne d’Italie. Que dirait-il s’il me voyait, en tant que ministre de la République, vous porter jusqu’ici ce message de la reconnaissance de la France ?

Les unités algériennes reçoivent des décorations au lendemain de la guerre, saluant leur courage et leur esprit de sacrifice. Les tirailleurs avaient parfois 20 ans et moins. Ils se sont battus pour la France de 1939 à 1945, sur tous les fronts d’Europe en passant par la campagne de Tunisie, le Monte Cassino de la campagne d’Italie, le débarquement de Provence, la libération de Toulouse et celle de Marseille pour ne citer que ceux-là. Le 7e régiment de tirailleurs algériens totalise six citations et son drapeau arbore la fourragère rouge de la légion d’honneur.

Messieurs, à travers la décoration que je vous remets aujourd’hui, c’est aussi un hommage rendu à tous les soldats d’Afrique du Nord et des anciennes colonies venus rendre à la France son honneur et sa fierté.

L’engagement de l’Algérie dans les deux guerres mondiales est le fruit d’une longue histoire commune entre nos deux pays et d’une fraternité entre nos peuples qui s’est exprimée, scellée et renforcée sur les champs de bataille français.

Cette cérémonie est en effet une nouvelle occasion de parler de cette amitié. Ma présence aujourd’hui, après être venu à deux reprises dont une fois avec le président de la République, François Hollande, en décembre 2012, et une fois avec le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, il y a quelques semaines, témoigne du dynamisme des échanges et d’une amitié vivace dans les cœurs des citoyens français et algériens qui vivent des deux côtés de la Méditerranée.

Cette mer n’est pas une frontière, elle est un pont entre la France et l’Algérie. Elle n’est pas une séparation mais un trait d’union entre l’Europe et le Maghreb.

Il y a eu des événements tragiques, il y a eu des souffrances, il y a eu des incompréhensions entre nos deux pays.

La mémoire est aujourd’hui un outil précieux pour discuter de cette histoire commune, avec vérité et transparence, avec justesse et sans repentance, de part et d’autre.

La mémoire peut être source de conflit mais l’on doit veiller à ce qu’elle soit plutôt source d’apaisement car la plus belle transmission que nous pouvons faire à nos jeunes générations, c’est de pouvoir dépasser ensemble ce qui nous a séparés pour s’élever vers ce qui nous réunit.

Elle est un moyen essentiel pour engager le dialogue et rapprocher les peuples. Partage et transmission intergénérationnels seront au cœur des commémorations de 2014 mais aussi partage et échanges transméditerranéens.

Cette mémoire franco-algérienne, elle prend chair dans les lieux chargés d’histoire, ceux visités ce matin, autour d’un monument aux morts, dans les lieux de sépultures. C’est pourquoi je tiens à saluer le travail remarquable de M. Belaid Benyounes et de ses équipes dans l’entretien des carrés militaires, comme celui de Bologhine visité ce matin.

Vous êtes de ceux qui font vivre la mémoire combattante et nous rappellent l’hommage que nous devons rendre à nos morts, avec constance et respect.
Respecter nos morts, c’est dire qu’on ne les oublie pas. Et respecter nos morts, c’est faire honneur aux vivants.

Faire vivre et rappeler cette mémoire pour passer à une nouvelle étape des relations franco-algériennes, c’est précisément ce à quoi nous invite 2014. Cette année nous offre une occasion unique d’accueillir sur notre sol nos partenaires étrangers, amis et alliés d’hier, afin de leur dire la reconnaissance et la gratitude de la France.

Mesdames et Messieurs, de ces pages de l’histoire, nous devons tirer des leçons.

L’histoire que nous commémorons aujourd’hui est celle du triomphe des valeurs de justice, de liberté et de solidarité, acquises au prix du sang et des larmes. Elle est le signe d’une France riche de sa diversité et riche de son histoire. Elle est le signe d’une fraternité d’armes qui éclaira l’horizon sombre d’un espoir de paix. Elle est le signe d’une France rassemblée autour d’une mémoire apaisée et partagée.

Comme nous y invite cette cérémonie, nous confions le souvenir de cette histoire et de cette mémoire partagée à nos enfants, français et algériens, pour que vive l’amitié franco-algérienne.
Cette cérémonie est aussi la promesse d’une paix entre les cultures et d’une fraternité entre les peuples.
Vive la France
Vive l’Algérie
Vive l’amitié franco-algérienne. »

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publié le 26/02/2014

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