Cérémonie de commémoration de la tragédie de Mers el Kébir [ar]


Intervention de M. Bernard EMIÉ
Ambassadeur,
Haut Représentant de la République française
en Algérie

Cérémonie de commémoration
du 75ème anniversaire de la tragédie de Mers el Kébir

Cimetière marin de Mers-El-Kébir, samedi 4 juillet 2015

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Monsieur le sénateur
Monsieur le consul général
Amiral
Madame le chargé d’Affaires du Royaume-Uni,
Monsieur le Président de l’Association des Anciens marins et des familles des victimes de Mers-El-Kebir,
Messieurs les anciens combattants
Mesdames et messieurs les président et membres d’association,
Mesdames et messieurs,

J’ai souhaité aujourd’hui que nous nous réunissions au cimetière marin de Mers El Kébir afin de commémorer la mémoire des 1297 marins français tués lors du drame survenu le 3 juillet 1940, et plus généralement afin de rendre hommage aux combattants, qui ont défendu les valeurs de la France au cours des deux grands conflits mondiaux.

Au lendemain du soixante-quinzième anniversaire de cet épisode particulièrement douloureux de l’histoire militaire française, il était important que nous nous souvenions ensemble de ces marins et des circonstances particulièrement tragiques qui ont conduit à leur disparition.

Ce drame est d’autant plus terrible qu’il intervient entre deux alliés. La France et le Royaume-Uni, liés par l’engagement interallié du 28 mars 1940, ont livré un combat commun contre l’Allemagne nazie. Mais la France est vaincue en métropole, et se dirige vers le funeste armistice.

Une partie de la flotte française est alors concentrée en Algérie, dans le port de Mers El Kébir, afin d’être hors de portée de l’Allemagne. Le Premier ministre britannique, Winston Churchill, décidé à poursuivre le combat, craint que les armées d’Hitler ne mettent la main sur la puissante marine française. Il exige que la flotte française se saborde ou rejoigne les positions anglaises ou américaines. Mais l’Armistice finalement signée le 22 juin ne le prévoit pas. Pas plus qu’il ne prévoit d’ailleurs la main-mise directe allemande sur la flotte française.

Les cuirassés Jean-Bart et Richelieu quittent Brest pour Casablanca et Dakar, alors que la plupart des unités se réfugient en Angleterre. Mais, jugeant ces garanties insuffisantes, Winston Churchill décide le 27 juin de mettre la marine française hors d’état de nuire. Dans la nuit du 2 au 3 juillet, l’opération « Catapult », destinée à neutraliser la marine française, est ainsi lancée.

A Plymouth et Portsmouth, les forces britanniques investissent près de 200 bâtiments Français. L’Etat-major et les marins français, parfois avec des incidents sanglants, sont arrêtés puis internés dans des camps de prisonniers.

A Alexandrie, un accord entre les Amiraux français et britanniques permet d’éviter le pire, la force navale française « X » est neutralisée en attendant la conclusion d’un accord de désarmement.

Au large d’Oran, la force navale britannique « H », composée notamment de trois cuirassés et d’un porte avions menace la « force de raid » française stationnée dans le port de Mers el Kébir.

L’Amiral britannique Somerville adresse un ultimatum au Vice-amiral français Gensoul, qui doit choisir entre se rallier à la Royal Navy, se rendre dans un port britannique, rejoindre les Antilles pour y être désarmé, ou bien se saborder.

Décidé à se défendre, l’Amiral Gensoul donne l’ordre de préparer les bâtiments au combat. Le 3 juillet à 16h56, la force navale britannique bombarde la flotte française. Amarrés dans le port, les bâtiments français ne peuvent se défendre. Rapidement, le croiseur Dunkerque et le cuirassé Provence sont touchés. Les tirs atteignent ensuite le contre torpilleur Mogador. Le cuirassé Bretagne est touché par une salve et coule avec son équipage. Gensoul demande le cessez le feu à 17h15.

En 19 minutes, un millier de marins sont tués. Seul le cuirassé Strasbourg accompagné par des contre-torpilleurs réussit à s’échapper.

Le 6 juillet, une seconde attaque est menée par le porte avion « Ark Royal », qui achève de détruire le cuirassé Dunkerque et coule le patrouilleur Terre Neuve.

« L’affreuse canonnade », pour reprendre les termes du Général de Gaulle cause la mort de 1297 marins français.

Mais, heureusement, l’histoire ne s’arrête pas là.

Nous sommes en effet en 1940 à un tournant de la guerre. L’armistice est signé mais des hommes et des femmes refusent de se soumettre et résistent. Le Général de Gaulle, réfugié à Londres, y lance son célèbre appel le 18 juin et tente de constituer une France libre.
Or le drame de Mers el Kebir risque de lever l’opinion publique française en faveur du maréchal Pétain et contre le Royaume-Uni.

Ecoutons ce que nous dit le général de Gaulle dans ses mémoires. Je le cite : « En dépit de la douleur et de la colère où nous étions plongés, moi-même et mes compagnons, par le drame de Mers-El-Kebir, je jugeai que le salut de la France était au-dessus de tout, même du sort de ses navires et que le devoir consistait toujours à poursuivre le combat. Je m’en expliquai ouvertement le 8 juillet, à la radio. Le gouvernement britannique eut l’habileté élégante de me laisser disposer pour ce faire du micro de la BBC, quelque désagréable que fussent, pour les Anglais, les termes de ma déclaration. Mais c’était dans nos espoirs un terrible coup de hache. Le recrutement volontaire pour la France Libre s’en ressentit immédiatement. Vichy ne se fit pas faute d’exploiter à outrance l’événement, pourtant, nous reprîmes notre tâche. Le 13 juillet, je me risquai à annoncer « Français, sachez-le, vous avez encore une armée de combat ». Le 14 juillet, je passai à Whitehall au milieu d’une foule saisie par l’émotion, la revue de nos premiers détachements pour aller ensuite à leur tête déposer une gerbe tricolore à la statue du maréchal Foch ».

C’est dire combien, chers amis, la réaction du général de Gaulle fut immédiate, limpide et visionnaire. L’Alliance entre le Royaume-Uni et la France ne saurait être brisée. Rappelons-nous aussi ses mots exacts de cette allocution radiodiffusée du 8 juillet 1940, qui marquent sa vision, sa hauteur de vue, son génie :

« En tenant le drame pour ce qu’il est, je veux dire pour déplorable et détestable mais en empêchant qu’il ait pour conséquence l’opposition morale des Anglais et des Français, tous les hommes clairvoyants des deux peuples sont dans leur rôle, dans leur rôle de patriotes. (…) Quoi qu’il arrive, même si l’un des deux est pour un temps tombé sous le joug de l’ennemi, nos deux vieux peuples, nos deux grands peuples demeurent liés l’un à l’autre. Ils succomberont tous les deux ou bien ils gagneront ensemble. »

En parvenant à maintenir notre amitié et notre alliance dans les circonstances les plus difficiles, Français et Britanniques ont écrit l’une des pages les plus importantes et les plus admirables de leur histoire. Notre unité nous a donné la force de vaincre le nazisme et de faire triompher nos valeurs communes, celles de la liberté, du respect des droits et de l’égalité.

C’est pourquoi nous sommes réunis ici pour nous souvenir et transmettre. Nous sommes réunis ici pour commémorer et rendre hommage.

Nous n’oublions pas la terrible douleur des marins français, britanniques et d’ailleurs, et de tous les soldats, pris dans les tourmentes de cette terrible guerre. Nous voulions, en ce 75ème anniversaire de ce drame, rendre dignement hommage aux marins morts à Mers-el-Kébir.

Nous devons aussi garder en mémoire le courage et la vision dont ont fait preuve les peuples de France et du Royaume-Uni en surmontant l’adversité et en faisant le choix de l’alliance. Et notre présence aujourd’hui, côte à côte, pour commémorer ensemble ce douloureux épisode de notre histoire, témoigne de la force des liens qui nous unissent. A l’occasion du 70ème anniversaire des combats de Mers el Kébir, en juillet 2010, Français et Britanniques, s’étaient réunis pour la première fois pour rendre un hommage commun à la mémoire des victimes, à Kerfautras en Bretagne. Aujourd’hui comme hier, nos marins naviguent et œuvrent ensemble à la défense de nos valeurs sur toutes les mers du globe.

L’ancien ambassadeur à Londres que je suis, mesure particulièrement la densité de cette alliance au plan bilatéral d’abord, avec les accords de Lancaster House de 2010, au sein de l’Union européenne ensuite, comme au sein de l’OTAN enfin. Aujourd’hui, nos deux Marines croisent côte à côte sur les théâtres de crise au large de l’Afrique orientale, en Méditerranée et partout dans le monde où la situation l’impose. Mais nos deux pays ont su également développer une amitié, un partenariat et une alliance indissolubles avec l’Allemagne, notre ennemi d’hier. Méditons. Ce message de la paix en Europe grâce à cette volonté de privilégier l’amitié et la coopération entre nos peuples. Aucun de nos pays n’a connu de guerre sur son territoire depuis 1945.

Rappelons-nous aussi de ce drame de Mers-El-Kebir intervenu en terre algérienne et méditons à cet égard, alors que nous avons l’an dernier célébré ici en Algérie, au cimetière du Petit-Lac, avec à mes côtés les ambassadeurs d’Allemagne, du Royaume-Uni, des Etats-Unis et les autorités algériennes, l’anniversaire du 11 novembre, tout ce que nous devons pour la paix en Europe à ces soldats venus d’Algérie. Je souhaite aussi aujourd’hui m’incliner devant leur mémoire et avoir une pensée pour ces 150 000 mobilisés ou engagés venus d’Algérie. Ces soldats, officiers et sous-officiers algériens, prirent une part déterminante à la libération de notre pays et à la lutte pour la liberté contre le nazisme. Pensons aux 16 000 qui ont payé de leur vie pour notre liberté.

C’est l’apanage des grands pays et des grands peuples que de retrouver la quiétude, la paix et l’harmonie après les plus terribles déchirements. Et je salue ce matin avec amitié et chaleur, les autorités algériennes présentes à nos côtés. Notre histoire commune compte nombre de drames, de sacrifices, de meurtrissures mais je suis fier de pouvoir dire aujourd’hui que la France et l’Algérie ont bâti un partenariat d’exception fondé sur la confiance, l’amitié, le respect mutuel. Mais cette relation, et le président de la République François Hollande l’a dit à de nombreuses reprises, ne peut se développer que sur le socle de la mémoire, de la vérité et en portant un regard lucide sur notre passé. C’est bien le message très fort qu’a souhaité transmettre le président de la République, en demandant à Jean-Marc Todeschini, Secrétaire d’Etat aux Anciens combattants et à la mémoire, de venir se recueillir à Sétif le 20 avril dernier, quelques jours avant le 70ème anniversaire des massacres intervenus dans cette ville et dans la région le 8 mai 1945.

Je souhaite souligner l’importance de votre présence à tous ici ce matin. Avec l’Amiral Joly, CECMED et avec ces marins de la Frégate Courbet venus saluer et rendre hommage à leurs anciens, morts ici pour la France. Avec ces valeureux anciens combattants qui ont servi pour la France au cours de la deuxième guerre mondiale et auxquels le président de la République François Hollande, a rendu un hommage particulier lors de sa récente visite à Alger, le 15 juin dernier en les saluant plus particulièrement à la Résidence de France. Avec la chargée d’affaires de l’Ambassade du Royaume-Uni et des représentants des Forces britanniques, nos alliés d’aujourd’hui comme d’hier. Avec le Président de l’association des Anciens marins et des familles des victimes des Mers-El-Khébir, représentant la mémoire familiale de ces drames humains.

Ce matin, notre présence à tous pour rendre hommage, nous souvenir et pour transmettre signifie bien que ce qui sépare les hommes et les peuples, les marins et les soldats est toujours moins fort que ce qui les unit, à savoir leur humanité si fragile. Nombre d’entre nous savent qu’en raison même de cette fragilité, un grand absent manque à la cérémonie d’aujourd’hui. Il s’agit de Philippe Pagès, directeur du service des Anciens combattants et victimes de guerre d’Algérie, brutalement et prématurément disparu le 12 juin dernier à Alger et qui s’était engagé pour le plein succès de cette cérémonie. Je souhaite lui rendre un hommage particulier car cette célébration comptait énormément pour ce collègue et ami auquel nous pensons fortement aujourd’hui.

Alors, si nous ne devons retenir qu’une seule chose de cette cérémonie, c’est bien ce message d’espoir et ce message de paix que nous adressent les âmes de ces marins morts pour la France à Mers-El-Kebir mais dont le sacrifice aura joué aussi tout son rôle pour la renaissance de notre pays et la victoire sur la barbarie nazie. Méditons leur sacrifice, gardons à l’esprit l’histoire de chacun et sachons à jamais honorer leur mémoire.

Je vous remercie.

publié le 23/07/2015

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